Durant plus de cinq ans, il s'est plongé dans l'univers sans pitié de la politique russe. Sélectionné pour le prix Goncourt*, Le mage du Kremlin, le roman de celui qui fut conseiller de l'ex-Président du conseil italien Mateo Renzi, raconte l'ascension irrésistible d'un fade officier du KGB, propulsé au pouvoir par des hommes de l'ombre. Contre toute attente, la créature échappera à ses géniteurs. On connaît la suite : Vladimir Poutine prend le pouvoir en 1999 et ne le lâchera plus. Alors que Poutine poursuit, jour après jour, sa dérive sanglante et mortifère, l'écrivain nous en livre quelques clés.

Poutine, ce grand paranoïaque

"Poutine a longtemps travaillé pour le contre-espionnage, c'est-à-dire que son métier consistait à déjouer les complots. Etre paranoïaque est une qualité requise pour le poste ! C'est par ce prisme que Poutine regarde le monde - et plus particulièrement l'Ukraine. Il était convaincu que les Occidentaux manipulaient Kiev et que ce château de cartes politique s'effondrerait en quelques jours après l'invasion du 24 février. Mais sa mentalité d'hypercomplotiste s'est fracassée sur une réalité très différente.

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Cette erreur - historique - s'explique aussi, selon moi, par l'effet neurologique du pouvoir qui, au fil du temps, "forme autour des princes une espèce de nuage qui les abuse", pour reprendre les mots de Chateaubriand. Les neuroscientifiques ont étudié ce phénomène. Ils ont montré que, s'agissant des personnes au pouvoir depuis très longtemps, les parties du cerveau liées aux relations avec les autres sont abîmées par l'exercice du pouvoir. Et c'est bien le paradoxe. On ne conquiert pas le pouvoir sans intelligence relationnelle, mais plus on dirige, plus notre capacité neurologique à l'exercer s'érode ! C'est bien pour cette raison qu'on limite la durée des mandats dans les démocraties. Régner plus de vingt-deux ans, comme Poutine, altère forcément sa capacité à évaluer correctement les situations."

Staline, sors de ce corps

"Lorsqu'on analyse la façon dont Poutine a verrouillé son pouvoir, on voit l'ombre de Staline. Dans une scène du livre, je raconte comment le maître du Kremlin, une nuit, dit à son conseiller : "Il y a un personnage bien plus populaire que moi en Russie, c'est Staline." Car lui savait canaliser la colère du peuple. Lorsque le peuple se plaint que les chemins de fer fonctionnent mal, Staline convoque le directeur, organise son procès public et le fait fusiller. Cela ne change rien au problème, mais ce bouc émissaire permet à Staline de rétablir la verticalité du pouvoir. Poutine a fait pareil avec les oligarques Boris Berezovski et Mikhaïl Khodorkovski. En les accusant d'être responsables des dysfonctionnements du système, il élimine l'opposition et, en même temps, se rend populaire. Dans les provinces éloignées de Moscou, on entend souvent des habitants dire : "Si Poutine savait, il mettrait de l'ordre." Il s'est donné l'image d'une personne bienveillante et féroce.

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Comme Staline, son pouvoir se fonde sur la violence. Le moment de bascule a lieu en septembre 1999, alors qu'il vient d'arriver à la tête du gouvernement. Un mois plus tard, des attentats, attribués aux indépendantistes tchétchènes, font plus de 300 victimes à Moscou. Sa phrase terrible, "on ira les butter jusque dans les chiottes", assoit d'emblée sa domination. Dans Les frères Karamazov de Dostoïevski, le Grand Inquisiteur explique qu'il faut en Russie trois ingrédients pour sceller son pouvoir : l'autorité [Poutine a été nommé par Boris Eltsine], le mystère [personne ne connaît son passé d'espion] et le miracle. Ces attentats, dont on ne sait toujours pas, vingt ans après, qui les a commandités, sont le miracle, sanglant et sordide, qui consacre sa transformation en tsar."

Poutine, vrai faux idéologue

"Je n'adhère pas à l'idée que Poutine est un idéologue. Avant tout, c'est un homme de pouvoir. Durant des années, il a fait semblant de s'adapter aux codes de l'Occident, il a joué le jeu. A-t-il vraiment cru à un rapprochement entre les deux blocs ? A-t-il été déçu ? Mystère. Aujourd'hui, il est retourné dans la peau du leader soviétique impérial, voire du tsar, avec, semble-t-il, soulagement. Il n'a plus besoin de faire semblant, il agit selon sa nature - un précepte qu'il applique, avec un certain succès, à sa population. C'est un peu comme s'il disait aux Russes : 'Nous sommes retombés dans un monde cloisonné, fermé. Nous aurons moins de ressources, ce sera dur, mais nous sommes habitués aux sacrifices, ils nous permettront de retrouver nos valeurs ancestrales. Tout ce que nous faisons, c'est pour la grandeur de notre patrie, afin d'être respecté et craint par cet Occident faible, qui n'est pas habitué à souffrir, à faire des sacrifices et n'a pas notre force collective.'

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Nul doute qu'une partie de la population peut adhérer à un tel discours. Cela dit, le pouvoir de Poutine se fonde à l'origine sur une forme de démobilisation, c'est-à-dire qu'il dit aux Russes qu'ils peuvent lui faire confiance et qu'il est là pour eux ; il s'occupe de tout, il garantit l'ordre et une certaine prospérité. Sauf que la situation a drastiquement changé depuis quelques semaines. Le Kremlin doit maintenant adopter un discours de mobilisation, cela n'a rien d'évident."

La politique, question de vie et de mort

"C'est amusant, tous ces gens qui, après le 24 février, ont découvert qu'il était un chef de guerre extraordinairement violent... La guerre est un élément fondateur de son pouvoir. Depuis le début, la brutalité est une composante de son régime. Pour lui, la politique est une question de vie et de mort. La politique "façon Poutine" touche à des nations existentielles : la vie, la mort, la puissance, le sens d'une nation et l'honneur - le sien et celui de son peuple. C'est très différent de l'idée que nous en avons, en Occident.

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Chez nous, les politiciens confrontent des solutions pour trouver des compromis, sur la base de courbes statistiques et de présentations PowerPoint. Tout ça, c'est très gentil, mais cela ne touche pas à l'essentiel. Qu'est-ce que la politique, en réalité ? C'est le moyen d'empêcher les gens de s'entretuer. Voilà sa vraie mission. Lorsque la politique atteint ses limites ou ne fonctionne pas, les gens s'entretuent. Poutine est dans cette logique."

Poutine, une erreur de casting

"En Russie, lorsqu'un dirigeant meurt, on lui cherche toujours un successeur inoffensif et contrôlable, c'est-à-dire le plus gris possible. Après la mort de Boris Eltsine, le choix s'est porté sur Vladimir Poutine, parce qu'il était réputé fiable. Il avait en effet sorti Eltsine de plusieurs mauvaises passes. Personne, à l'époque, n'avait soupçonné l'animal politique féroce qui sommeillait en lui... Aujourd'hui, Poutine a fait le vide, il ne s'appuie que sur des gens faibles, entièrement dépendants de lui. Pour qu'une personne valable émerge de ce système, il faudrait une nouvelle erreur de casting !

Que serait l'après-Poutine ? Quelqu'un de plus dur que lui ? Ce qui est certain, c'est que la guerre ne s'arrêtera pas tant qu'il sera au pouvoir. Même si des négociations se tiennent un jour, Poutine restera dans sa logique d'instaurer le chaos partout où il ne peut pas imposer son ordre mortifère, comme il est en train de le faire en Russie ou dans les régions d'Ukraine encore sous son contrôle.

Dans le livre, je m'inspire de l'écrivain Elias Canetti, qui explique qu'un homme de pouvoir, dans ce qu'il a de plus pur et d'absolu, est condamné à la brutalité extrême, car il n'a qu'une issue : survivre à tout le monde. A la fin, cette pulsion est tellement forte que la seule façon d'y parvenir, c'est de tuer les autres - et même ceux qui sont autour de vous. L'homme de pouvoir, c'est quelqu'un qui, à la fin, se dresse seul au milieu d'un cimetière. C'est ce qui pourrait arriver à Poutine."

* Le mage du Kremlin, par Giuliano da Empoli (éditions Gallimard).