OUI / "Grâce à un système de crédit et sous conditions"
Par Alain Trannoy, enseignant-chercheur à l'Ecole des hautes études en sciences sociales
Le constat est clair, la dépense d'enseignement supérieur par étudiant a baissé de 14% entre 2012 et 2021 en euros constants. Evidemment, mon premier réflexe est de dire que cela doit changer et que l'Etat doit augmenter considérablement ses dotations publiques dans ce domaine. Or, on sait bien que d'autres besoins s'expriment également du côté de l'armée, de la police, de la justice, des hôpitaux... La liste est longue. Ne prenons pas nos désirs pour des réalités et réfléchissons à un nouveau système de financement de l'enseignement supérieur qui engloberait une augmentation des frais d'inscription.
Mais attention, celle-ci devra toutefois s'opérer sous plusieurs conditions. D'abord, il me semble primordial d'en dispenser les étudiants boursiers. Autre facteur important, les jeunes ne devront rien payer au moment de leurs études, ce qui suppose de leur ouvrir un système de crédit généreux avec des taux très favorables. Ils ne procéderont au remboursement qu'une fois rentrés dans la vie active et uniquement si leurs revenus le leur permettent.
Enfin, pas question que l'effort individuel demandé s'accompagne d'un désengagement supplémentaire de l'Etat. Pour cela, je propose l'installation d'un nouveau mécanisme basé sur la création de "bons d'enseignement supérieur". Aujourd'hui, on sait que le ministère verse en moyenne 8500 euros par étudiant aux établissements. On peut imaginer qu'une somme, fixée dans la loi de finances, soit allouée à chaque étudiant. Ce dernier remettra un bon, équivalent à ce montant, à l'université qu'il rejoindra. Une bonne façon selon moi d'éviter la poursuite de la dérive actuelle. J'ajoute qu'il convient d'accroître l'autonomie des universités en les laissant libres de procéder ou non à cette augmentation des frais d'inscription.
NON / "A l'Etat d'investir dans l'enseignement supérieur"
Par Eric Carpano, président de l'université Jean-Moulin Lyon III
La pandémie a révélé la grave crise que traverse la jeunesse et les difficultés qu'elle rencontre actuellement. Il y a un paradoxe à vouloir répondre à la question de la précarité étudiante en augmentant les droits d'inscription à l'université. Non, les études ne sont pas gratuites contrairement à ce que l'on peut parfois entendre ! La part de jeunes qui travaillent pour les payer s'élève aujourd'hui à 25%. On peut parler de double peine puisque le taux de réussite de ces derniers est de 40% inférieur à ceux qui n'exercent pas de job en parallèle de leur cursus. Ces chiffres montrent bien que les bourses sont insuffisantes aussi bien en nombre qu'en montant.
Accroître la participation financière des étudiants aurait pour corollaire de mettre hors service un ascenseur social déjà bien fragilisé et de creuser encore un peu plus ces inégalités déjà très fortes. Non seulement entre les élèves, mais aussi entre les différentes formations puisque les dotations de l'Etat ne sont pas les mêmes selon les champs disciplinaires ; mais aussi selon les universités, les grandes écoles et les classes préparatoires. Une harmonisation entre ces différents établissements serait bien difficile à établir.
Le vrai problème de fond est que l'Etat n'a pas suffisamment investi, ces dernières années, dans l'enseignement supérieur. Dans ce domaine, la France est à la traîne par rapport à d'autres grands systèmes étrangers. Voilà pourquoi il faudrait lancer un vrai plan Marshall pour la jeunesse. Il en va de notre avenir commun. C'est aussi la condition d'une démocratie apaisée et d'une société en mouvement à l'heure où l'on doit faire face à de grandes transitions. Pour toutes ces raisons, accorder davantage de moyens à l'université et à l'enseignement supérieur m'apparaît comme un choix rationnel et indispensable.
