Au coeur de l'été, l'université Paris-Saclay se hissait au 14e rang mondial du prestigieux classement de Shanghai. Ce coup de maître ne doit rien au hasard. Le 1er janvier dernier, après des années de tractations et de rebondissements, Paris-Saclay regroupait, sous une même bannière, différentes entités de poids : l'université Paris-Sud, mais aussi plusieurs grandes écoles (comme CentraleSupélec, l'Ecole normale supérieure de Cachan, AgroParisTech, l'institut d'optique Graduate Scool) et des organismes de recherche publics (dont le Centre national de recherche scientifique, le Commissariat à l'énergie atomique, l'Institut national de recherche pour l'agriculture). Ce qui se traduit, en chiffres, par 48 000 étudiants, 8100 chercheurs et enseignants chercheurs, 275 laboratoires, 13 000 publications par an. Autant dire que ce nouveau mastodonte, qui représente à lui seul 13% du potentiel de recherche français, était parfaitement formaté pour répondre aux critères étudiés par le classement de Shanghai. Pour sa présidente, Sylvie Retailleau, ce titre est "une excellente nouvelle" mais "pas une fin en soi".

Cette 14e place au classement de Shanghai fut-elle une surprise ?

Nous savions que nous allions figurer dans ce palmarès international mais nous pensions plutôt nous situer autour de la 20e place. Ce fut donc une excellente nouvelle. En juillet, nous avions déjà obtenu la première place mondiale en mathématiques, dans le classement thématique de Shanghai 2020. Ce qui, pour le coup, n'avait vraiment rien d'une surprise. En 2018, le laboratoire de mathématiques d'Orsay de l'université Paris-Sud était déjà arrivé second du palmarès, derrière Princeton [université de recherche privée du New Jersey, aux Etats-Unis]. Nous devons ces performances aux liens très anciens tissés entre l'Institut des hautes études scientifiques (IHES), l'Institut de mathématiques d'Orsay (IMO) et des laboratoires comme le Centre Borelli de l'Ecole normale supérieure (ENS).

Que répondez-vous à ceux qui qualifient d' "artificielle" cette nouvelle alliance entre universités, grandes écoles et instituts de recherche ?

Je ne suis pas d'accord ! Si leur réunion sous une même ombrelle est récente, ces établissements collaborent depuis déjà très longtemps. L'histoire de Paris-Saclay est ancienne puisque ses débuts remontent aux années 1950-1960. Frédéric Joliot-Curie est à l'origine de la création du CEA de Saclay. Celui-ci a vu le jour en même temps que les premiers laboratoires de la faculté des sciences d'Orsay. À la même époque, le CNRS est venu s'installer à Gif-sur-Yvette. Puis Supelec est arrivé... Lorsque j'y étais moi-même élève, on comptait déjà bon nombre de diplômes co-habilités, liant par exemple Paris-Sud, l'Ecole normale supérieure de Cachan et Supelec. La création de l'université Paris-Saclay résulte de la volonté d'aller plus loin encore. De donner une cohérence scientifique à cet ensemble et d'avoir une force de frappe plus importante.

Que va changer, pour vous, cette apparition dans le top 15 de Shanghai ?

Ce titre n'est pas une fin en soi mais c'est une étape indispensable pour figurer dans les radars internationaux. Concrètement, cette nouvelle visibilité va nous permettre d'attirer davantage d'étudiants étrangers, peut-être dès le premier cycle. Un point sur lequel la France est très mauvaise. La mobilité se fera dans les deux sens puisque, grâce à ce changement d'échelle, nos diplômés français pourront être mieux perçus et mieux accueillis hors de nos frontières. Cette 14e place nous aidera aussi, je l'espère, à attirer davantage de subventions. Il faut savoir que notre budget consolidé est d'environ 900 millions d'euros... contre 30 milliards d'euros pour Harvard [université privée américaine, située à Cambridge, première au classement de Shanghai].

Le projet de loi de programmation pluriannuelle de la recherche prévoit un investissement de 25 milliards d'euros, par étapes, dans les dix prochaines années. Est-ce suffisant ?

Personne, dans le milieu de la recherche, ne vous répondra par l'affirmative. Il faut toutefois reconnaître qu'un tel effort n'avait pas été fourni par l'Etat depuis longtemps. Après, on part de très loin et les besoins sont énormes. Même si on ne change pas l'enveloppe totale, il serait bien d'accélérer en échelonnant le calendrier sur sept ans au lieu de dix ans, et d'accentuer les efforts sur les trois-quatre prochaines années.

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Il me semble également important de ne pas court-circuiter les établissements en versant les financements directement aux chercheurs. Si les universités veulent porter une politique scientifique, elles doivent pouvoir maîtriser cet aspect-là aussi. À Paris-Saclay, nous allons réfléchir à la meilleure façon d'utiliser ces fonds conformément à notre plan de route.

Après plusieurs tergiversations, l'école Polytechnique est finalement restée en dehors du giron de Paris-Saclay. Le regrettez-vous ?

En termes de cohérence scientifique et de territoire, cette possible union pouvait avoir du sens. Mais, quand les projets ne sont pas mûrs, il ne faut pas les forcer. D'autres établissements ont su prendre le risque de nous rejoindre et de construire avec nous. Ce qui nous place dans une dynamique de confiance et de respect. La France a trop souffert de ces clivages entre grandes écoles et universités. Il est temps de faire évoluer ce système de fragmentations totalement dépassé. Nous sommes fiers, par exemple, à Paris-Saclay, d'être associés à l'école CentraleSupélec. À l'inverse, cette dernière peut s'enorgueillir d'être reliée à la première graduate school de mathématiques du monde. Chacun doit pouvoir avancer en utilisant les atouts de l'autre, tout en conservant ses propres spécificités. C'est en tout cas vers ce modèle là que nous voulons tendre.