Chacun connaît le mot de Bonaparte avant la bataille du Caire : "Songez que du haut de ces pyramides quarante siècles d'Histoire vous contemplent." A bien y réfléchir, ce qui fait la force de cette formule est peut-être moins la pompe - évidente - qu'y mit le futur empereur pour galvaniser ses soldats que le choix grammatical surprenant, qui donne à la phrase un sens à double-fond : ainsi, ce ne sont pas les hommes qui contemplent le legs des siècles, mais l'Histoire, qui les surplombe, les veille, ou les guette.

C'est là aussi l'une des choses à comprendre avec le "patrimoine national" : on ne peut jamais l'envisager avec le surplomb d'un propriétaire comblé. On ne peut s'en gonfler de fierté comme on le ferait d'une possession ou une construction à soi. Au contraire, ce testament oblige ses héritiers, anciens et nouveaux, et par-là même contribue à cimenter les peuples. "La nation est pour moi un motif d'humilité et non d'orgueil, explique ainsi Régis Debray. C'est l'idée que l'on doit beaucoup à ceux qui étaient là avant nous ; que l'on n'est pas partout chez soi. Je ne dis pas qu'on est assigné à résidence dans un lieu - pas du tout -, mais je dis que toujours l'on porte un lieu avec soi."

La querelle entre anciens et modernes façonne, par son jeu d'équilibre permanent, la chair des nations

Parce qu'il touche une zone sensible, intime même, de l'identité commune, le patrimoine est un sujet hautement inflammable. La sempiternelle querelle entre anciens et modernes, conservateurs et innovateurs - dans laquelle la postérité tranche parfois en faveur des premiers et, parfois, des seconds -, façonne, par un jeu de tensions et d'équilibre sans cesse renouvelé, la chair des nations. Chacun peut, au reste, nourrir en son for intérieur des doutes quant à la justesse de son propre jugement : ceux qui - j'avoue en faire partie - accueillent avec circonspection la plupart des "gestes architecturaux innovants" peuvent se demander s'ils auraient été, au fond, de ceux qui se prononçaient "au nom de l'histoire et de l'art français menacés, contre l'érection, en plein coeur de notre capitale, de l'inutile et monstrueuse tour Eiffel"... (Notons qu'appartenir à ce camp n'eut guère été déshonorant, puisque figuraient parmi ces illustres fourvoyés pas moins que Huysmans, Maupassant et Zola !)*.

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Eternelle discorde. Saine et régulatrice discorde. Mais il semble que quelque chose soit en train de changer, voire de se corser, dans cette affaire de batailles autour du patrimoine : aux fractures habituelles s'ajoutent désormais de nouvelles, propres à la période. Dans un récent ouvrage, le politologue Dominique Reynié observait à juste titre et sans le disqualifier un "populisme patrimonial" incluant, notamment, les éléments qui définissent le mode de vie. "C'est-à-dire, détaillait Reynié, un ensemble de valeurs dans lesquelles une société se reconnaît, et une pluralité d'éléments, réels et symboliques, qui concourent à produire un monde culturel jugé traditionnel ou familier, parmi lesquels il faut compter l'environnement architectural et les paysages naturels."

Dernière frontière du mépris

Dans le sentiment de relégation qui saisit une partie des Français depuis plusieurs décennies, l'égard pour les paysages, les vieilles pierres - bref, pour le patrimoine - fait parfois figure de dernière frontière du mépris. "On ne va pas en plus nous ruiner le paysage !" grondent certains, alors qu'on veut construire ici un champ d'éoliennes, ou détruire là une maison à colombages. En cela, l'évolution de la popularité du célèbre animateur télé Stéphane Bern est édifiante : d'abord star des amateurs de têtes couronnées et de la "droite Versailles", l'animateur a progressivement gagné en popularité auprès d'un public plus gilets jaunes que pourpre royal. Et Emmanuel Macron l'a bien compris, qui a fait du "fou du roi" un conseiller du prince... pas toujours écouté, néanmoins.

Un dernier point sensible concernant ces affaires, enfin, tient au sentiment que se serait installée, ces dernières années, une désinvolture patrimoniale dictée par des arbitrages budgétaires inconséquents. Ainsi a-t-on appris dans le rapport d'enquête concernant l'incendie de Notre-Dame de Paris que ce dernier avait été vraisemblablement déclenché par un mégot de cigarette mal éteint. Cette légèreté est d'autant plus impardonnable que ce même rapport nous apprenait que le poste de sécurité incendie de la cathédrale était passé de deux à un seul employé au cours des dernières années, transformant notamment les pauses "en un véritable casse-tête", et que, dès 2015, un salarié avait alerté avoir vu pendant sa ronde dans la charpente "des mégots au sol partout et des matériaux de haut potentiel calorifique trouvés partout".

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Criminelle exception en plein coeur de Paris ? Ou preuve d'un attentat permanent du low cost sur ce qui n'a pas de prix ? Au fond, le patrimoine est au coeur des tourments d'une nation qui se demande en continu si elle exagère ses maux ou si elle est réellement en train de basculer dans un déclin sans élan. Au coeur, donc, d'une angoisse française.

*Les artistes contre la tour Eiffel, lettre ouverte publiée dans le journal Le Temps le 14 février 1887.