C'était un rêve depuis longtemps. Après des années passées à s'occuper de ses patients en tant qu'aide-soignante, Kadidia se serait bien vue enfiler la blouse d'infirmière. Mais pour atteindre son objectif et passer le concours, cette énergique mère de famille n'a eu d'autre choix que de se réconcilier avec une matière redoutée depuis les bancs du lycée : les mathématiques. "Ce n'était même plus une remise à niveau qu'il me fallait, mais un niveau tout court", plaisante la trentenaire, bien consciente de ses difficultés. Dans sa vie quotidienne, elle assume sans tabou utiliser la calculatrice de son smartphone pour la moindre addition, avoir du mal avec la compréhension des pourcentages, et même "ne pas tout comprendre" aux calculs de son crédit immobilier. "Je me suis arrêtée au niveau du bac, et après quelque temps, même les calculs simples sont devenus compliqués", explique-t-elle, alors même que le concours infirmier demande de solides connaissances en divisions, fractions, calculs de doses ou pourcentages.

Plus de dix ans après avoir quitté l'école, Kadidia a donc pris la décision de reprendre des cours de maths. Juste avant le Covid, elle s'inscrit à l'association Philotechnique, spécialisée dans la dispense d'enseignements pour adultes. Pour 45 euros l'année, elle y redécouvre la joie des équations et des problèmes à multiples inconnues. Avec le confinement, l'aide-soignante a même la chance de suivre un cours en visio-conférence, en tête à tête avec un professeur. "J'ai retrouvé toutes mes bases, il m'envoyait des dizaines d'exercices à répéter encore et encore, me faisait parvenir les corrigés, analysait tout ce que je n'avais pas compris... Ça a été un avantage énorme", raconte Kadidia. Quelques mois plus tard, elle apprendra que le concours écrit est annulé pour cause de Covid, et qu'il n'y aura pas de maths à l'oral. "Je ne l'ai finalement pas eu, mais ma remise à niveau en maths me sert clairement dans la vie de tous les jours. Quand je fais mes achats pendant les soldes, je pratique mentalement pour voir si je me fais avoir ou pas, et tout est plus clair !".

"Un réel regain d'intérêt"

Le cas de Kadidia, loin d'être unique, motive tous les jours Marie Lattuati à exercer son activité de professeure de mathématiques. A 78 ans, cette retraitée de l'Education nationale continue, avec son mari Vincent, à enseigner bénévolement à l'association Philotechnique, où ils ont rencontré l'aide-soignante. Chaque année, ils accueillent dans leurs différents cours une douzaine d'élèves, tous adultes, soucieux de retrouver "un niveau lycée ou plus" en mathématiques. "Il y a beaucoup de personnes en reconversion professionnelle qui souhaitent passer un concours pour lequel les maths sont obligatoires", confie Marie, qui a ainsi vu passer de multiples candidats au diplôme d'accès aux études universitaires (DAEU), au concours de professeur des écoles, d'infirmier, ou même de gardien de musée. Certaines années, la professeure voit également débarquer dans sa classe des personnes âgées, qui viennent "se faire plaisir ou exercer leur logique".

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C'est le cas de Geneviève, retraitée de 78 ans. A l'école, cette littéraire se souvient avoir toujours préféré les cours de français ou de langues étrangères. Mais après des années sans exercer ses connaissances en maths, la Parisienne a souhaité "se tester" avec les classes du soir de Marie et Vincent. "Ce n'était pas évident, il faut vraiment travailler pour retrouver son niveau", avoue-t-elle en riant. Malgré les difficultés, Geneviève a rigoureusement appris ses leçons chaque semaine, complétant les exercices envoyés par le couple et apprenant de nouvelles méthodes de calcul. "Entraîner mes réflexes logiques, ça m'a beaucoup plu. Et dans la vie de tous les jours, les cours ont largement amélioré mon attention et ma mémoire".

"Les seniors aiment la gymnastique intellectuelle que nécessitent les maths, la concentration, la répétition... On a pas mal de demandes en ce sens, c'est une petite tendance", analyse Wilfried Garnier, fondateur de la plateforme de mise en relation entre élèves et enseignants Superprof. Depuis la pandémie de Covid et les confinements qui l'ont suivie, le directeur observe par ailleurs un "réel regain d'intérêt des adultes pour la matière" : en deux ans, le nombre de demandes de cours pour les plus de 30 ans est ainsi passé de 15 à 25% sur son site. "Avec le Covid, il y a eu une sorte de prise de conscience. On a des personnes qui ont souhaité reprendre leurs études, retrouver un niveau, se sentir capable d'aider leurs enfants à préparer le bac... C'est un vrai challenge".

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"Les maths ne devraient pas entraîner d'angoisses"

"Les maths, ça se perd. Si vous ne les pratiquez pas pendant cinq ans, il faut reprendre pas mal de bases... Mais il n'y a pas de cas désespéré", analyse Eric Pruvost, chercheur en intelligence artificielle et professeur particulier de mathématiques. Après avoir donné des cours à des adultes en reconversion qui désiraient reprendre des études et devenir scientifiques, ingénieurs ou même pilotes de ligne, l'enseignant est catégorique. "Pour toutes les personnes auxquelles j'ai eu affaire, le blocage était le même : elles n'avaient pas confiance en elles". A chaque rencontre ou presque, il entend ainsi des quadragénaires lui annoncer, légèrement honteux, qu'ils ont toujours été "nuls en maths". "Mais c'est une croyance négative ! On n'est pas nuls ou forts en maths, c'est juste une question de méthode et d'entraînement. N'importe qui peut retrouver le niveau", martèle-t-il.

Pour partager sa passion au plus grand nombre, le professeur a même lancé sa chaîne YouTube en 2016, mêlant cours, exercices et analyses historiques sur les mathématiques. "Ça change des profs qui font grincer leur craie au tableau en allant à toute vitesse, et de ceux qui vulgarisent tellement la matière qu'on ne comprend plus rien", fait-il valoir. Le succès dépasse vite ses espérances : en six ans, sa chaîne a réussi à séduire plus de 63 000 abonnés, parmi lesquels de nombreux adultes. Régulièrement, l'enseignant reçoit ainsi des commentaires chaleureux d'utilisateurs réconciliés avec les maths. "Une fois, l'un d'eux m'a dit qu'il avait compris en cinq minutes ce qu'on avait essayé de lui expliquer pendant quatre heures. Un autre m'a assuré que mes vidéos lui donnaient envie de refaire des maths à l'âge adulte... Ça motive, et ça montre qu'on peut tout à fait débloquer cette sensation d'être 'nul'. Même des années après". Ravie des nouvelles méthodes d'enseignement en la matière, Marie Lattuati abonde. "Je pense que le plaisir de faire des maths est aussi important que le cours lui-même, et c'est peut-être ce que certains professeurs devraient retenir. Les maths ne devraient pas entraîner d'angoisses, de peur ou de blocage".