En la matière, il s'agirait d'un faux paradoxe avec des prémisses erronées aboutissant à une contradiction réelle : en France, l'enseignement des mathématiques est une machine de guerre bien rodée pour former des élites. L'année 2022 l'a encore montré de façon éclatante avec un prix Nobel (de physique), la médaille Fields et la présence de 36 laboratoires tricolores dans le top 100 du classement international de Shanghai (Paris-Saclay trustant la première place). Et, à l'arrivée, malgré cette excellence, notre pays "manque cruellement de bras, selon Stéphane Jaffard, chercheur au CNRS et organisateur des Assises des mathématiques qui se tiennent à l'Unesco du 14 au 16 novembre. Près de 18% du produit intérieur brut (PIB) et 3,3 millions d'emplois salariés se trouvent impactés par les mathématiques." Informatique, R&D, production d'électricité, télécoms, santé, mais aussi finances, commerce, construction, etc.

Les Français ont un rapport contrarié avec les maths

Tous ces domaines connaissent une forte croissance et le risque de pénurie guette : "94% des docteurs en mathématiques trouvent un emploi un an après l'obtention de leur diplôme", souligne Christophe Besse, directeur de l'Institut national des sciences mathématiques et de leurs interactions du CNRS. Il y a donc urgence, non pas à relever le niveau mais à redonner le goût des équations aux élèves et aux étudiants qui se désinvestissent massivement de cette discipline. "La plupart des gens ont un rapport contrarié avec elle parce qu'ils passent par un enseignement trop formel alors qu'il faut insister sur l'aspect ludique et créatif", plaide Hugo Duminil-Copin, le lauréat 2022 de la médaille Fields. Et d'ajouter : "Or, les mathématiques apportent des compétences incontournables dans la vie de tous les jours." Ce dimanche 13 novembre, le ministère de l'Education nationale a d'ailleurs annoncé le retour d'un enseignement des mathématiques "obligatoire" à la rentrée 2023 pour tous les lycéens de la filière générale dès la classe de première, soldant ainsi l'une des mesures les plus controversées de la réforme Blanquer.

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Entreprises et universités ne se parlent pas

Puisque tout n'est qu'arithmétique, pour améliorer la situation, il convient d'abord d'augmenter le nombre de postes d'enseignants-chercheurs qui ont baissé de 8% (surtout dans le domaine des mathématiques fondamentales) entre 2000 et 2020, alors même que la demande au sein des entreprises explosait : "Nous avons rencontré un grand nombre de patrons qui disent ne pas trouver le savoir-faire", assure Stéphane Jaffard. Plus d'enseignants signifie plus d'élèves formés, donc plus de diplômés.

Mais il y a aussi une autre particularité française où le monde entrepreneurial ne discute pas suffisamment avec les universités : difficile, comme cela se fait couramment aux Etats-Unis, de nouer des partenariats entre sociétés et laboratoires ; difficile aussi pour ces dernières de trouver des interlocuteurs au niveau académique. D'où l'idée qui sera avancée durant ces Assises de mettre en place des maisons régionales des mathématiques pour créer ces liens. C'est surtout au pouvoir politique, souvent mal formé à la recherche et à la science, de prendre conscience du problème. L'excellence la fait briller, mais la déficience en nombre de mathématiciens dans le monde du travail pourrait bien faire perdre à la France sa capacité à innover.