Maire socialiste de Montpellier (Hérault), Michaël Delafosse, engagé en faveur de la laïcité, explique dans une interview à L'Express pourquoi il a choisi de donner le nom de Samuel Paty à une école de sa commune.

L'Express : Pourquoi ce projet de donner le nom de Samuel Paty à une école élémentaire, voté par votre ville en septembre dernier, est-il aussi important à vos yeux ?

Michaël Delafosse : Moi qui suis maire de Montpellier, mais aussi professeur d'histoire-géographie en collège, je suis convaincu de l'importance du respect de la laïcité. Ce cours sur la liberté d'expression, dans le cadre duquel nous pouvons être amenés à montrer les caricatures de Charlie Hebdo, je le fais moi-même ! Comme mes 70 000 collègues d'histoire-géographie, je suis dépositaire de la formation à l'esprit critique et au principe de laïcité de mes élèves.

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La décision de nommer une école élémentaire Samuel Paty est un symbole fort. L'établissement ouvrira ses portes à la rentrée prochaine mais nous y apposerons une plaque dès ce 16 octobre, date du triste anniversaire de ce professeur mort assassiné, mort parce qu'il enseignait ! Je veux rendre hommage à la tâche, à la mission, à la noblesse de l'engagement propres à nous autres enseignants.

Ce type de décision a pu susciter de vifs débats dans d'autres communes. Avez-vous, vous-même, dû faire face à des réticences ?

Non, le conseil municipal a voté pour à l'unanimité. Même les élus qui, d'ordinaire, n'hésitent pas à s'opposer à tel ou tel budget, se sont rangés à nos côtés. Une fierté pour notre ville ! Comment notre nation pourrait-elle effacer de sa mémoire le nom de Samuel Paty ? L'année dernière, l'hommage qui lui a été rendu à la Sorbonne, ce haut lieu du savoir, avait touché tout le monde. Cette émotion ne doit pas s'éteindre. En septembre 2022, à Montpellier, deux nouvelles écoles, l'une élémentaire et l'autre maternelle, ouvriront leurs portes et se feront face : la première portera donc le nom de Samuel Paty. La seconde celui de Lucie Aubrac, résistante engagée contre les ténèbres de la collaboration.

Comprenez-vous cette crainte de voir un établissement nommé Samuel Paty devenir une cible pour les islamistes ?

Non, et j'estime que l'autocensure ne doit jamais exister dans l'enseignement. A partir du moment où on s'autocensure, on met en danger ce pourquoi nous sommes là. Bien sûr que nous devons continuer à enseigner Darwin, la Shoah et la liberté d'expression. Bien sûr que nous devons continuer à expliquer aux enfants ce qu'il s'est passé le 7 janvier à la rédaction de Charlie Hebdo. Il nous faut nous adresser à l'intelligence des élèves et des familles. Lorsqu'un enfant demandera pourquoi son école s'appelle "Samuel Paty", nous serons là pour lui expliquer quel enseignant irréprochable il était. Samuel Paty fait désormais partie de notre histoire collective.

Un sondage Ifop, réalisé pour la fondation Jean-Jaurès révèle que 9% des enseignants interrogés estiment que Samuel Paty a eu tort de faire un cours sur la liberté d'expression à partir de caricatures de presse. 16 % d'entre eux ne se prononcent pas. Quel message adressez-vous à ces collègues ?

Oui, certains peuvent avoir des appréhensions, voilà pourquoi il nous faut être à leurs côtés et les soutenir. Le monde enseignant doit faire corps pour que personne ne se sente seul dans l'exercice de sa mission. En tant que maire, je suis aux côtés de tous qui défendent la laïcité. Comme tout fonctionnaire de la République, je me dois d'être le garant de nos idéaux républicains.

Selon vous, les enseignants doivent-ils être mieux formés aux questions liées à la laïcité ?

C'est en tout cas ce que j'ai affirmé lorsque j'ai été auditionné sur ce sujet par Marlène Schiappa, ministre déléguée chargée de la Citoyenneté. La laïcité renvoie à la formation de l'esprit critique et donc à cette idée que jamais la loi de Dieu ne doit s'imposer à la loi des hommes. Si chacun doit pouvoir vivre sa foi librement, dans le cadre de l'intime, celle-ci doit être mise à distance dans le cadre de l'école au nom du principe de neutralité. Voilà pourquoi les élèves n'ont pas à porter de signes religieux au sein d'un établissement scolaire. Cela ne les empêche pas, par ailleurs, d'être libres de pratiquer leur foi, d'être baptisés, de faire le ramadan, ou bien de n'avoir aucune croyance.

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Nous devons être fiers de notre modèle de laïcité à la française. Quand on voit qu'au Texas, des fous furieux font fermer des cliniques où l'on pratique des interruptions volontaires de grossesse au nom de Dieu, on est en droit de se réjouir que ce type d'action soit fermement condamné en France.

Les maires qui ont porté des projets de donner le nom de Samuel Paty à un établissement sont plutôt classés à droite. Pourquoi la gauche est-elle aussi discrète sur le sujet ?

Je ne suis pas d'accord. Anne Hidalgo, maire (PS) de Paris a, par exemple, soutenu l'initiative de dénommer un square Samuel Paty. En tant que socialiste, j'ai hérité des combats menés par mes prédécesseurs qui, sur les bancs de la gauche, défendaient la laïcité. Je pense notamment à Jean Jaurès et à Georges Clémenceau. Ces valeurs que je porte font partie de mon héritage politique. Voilà pourquoi je pense qu'il doit y avoir un avant et un après Samuel Paty et que notre société doit se remobiliser.

A court terme, la ville de Montpellier a versé une subvention pour contribuer à la participation de nos établissements scolaires au prix Samuel Paty, porté par l'association des professeurs d'histoire-géographie (APHG). Le 9 décembre nous célébrerons la journée de la laïcité, notamment à travers une conférence donnée par le philosophe et écrivain Henri Pena-Ruiz. En tant que maire, professeur d'histoire-géographie, homme de gauche, français, je continuerai à me battre pour défendre ce qui fait l'identité de notre pays.