En dénonçant "l'obsession de l'inclusion" des enfants handicapés et en défendant le recours à des "établissements spécialisés" pour les scolariser, le candidat à la présidentielle Eric Zemmour a soulevé une vague d'émotion et de protestation le week-end dernier. Pour les accompagnants d'élèves en situation de handicap (AESH), l'urgence est ailleurs. La plupart d'entre eux dénoncent un manque criant de moyens et lancent un cri d'alarme. C'est le cas de Marion Duport qui a accepté de raconter son quotidien à L'Express.

L'Express : En quoi consiste votre rôle d'AESH au quotidien ?

Marion Duport : J'exerce depuis trois ans dans une école élémentaire de Lyon. En ce moment, je suis cinq élèves en même temps. L'une d'eux bénéficie d'un suivi individualisé de 20 heures par semaine. On se relaye auprès d'elle avec une collègue la moitié du temps chacune. Il s'agit d'une enfant née prématurément, qui a des soucis moteurs et de concentration. Pendant longtemps, on a dû lui tenir la main pour l'aider à marcher, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui, même si l'on doit toujours rester à côté d'elle quand elle se déplace. Dans les couloirs, on veille à ce qu'elle ne soit pas bousculée ; à la cantine, on l'aide à tenir son plateau. Comme cette élève de CE1 a accumulé un certain retard dans les apprentissages, je vais aussi l'accompagner pendant les cours : écrire à sa place sous sa dictée, lui répéter les consignes, parfois voir avec l'enseignante comment simplifier un exercice. Les autres enfants dont je m'occupe souffrent essentiellement de troubles de l'attention. J'élabore un schéma de méthodes pour chacun afin d'essayer de créer des automatismes adaptés à chaque enfant. La plupart d'entre eux n'ont droit qu'à un suivi mutualisé. Ce qui veut dire que je ne les vois qu'une ou deux fois par semaine, sur un petit créneau d'1h ou 1h30 à chaque fois. Ce qui est hélas très peu.

Qui décide du nombre d'heures de suivi auquel a droit chaque enfant ?

La MDPH (Maison départementale pour les personnes handicapées) envoie une notification aux familles qui leur donne droit soit à un suivi individualisé, avec un nombre d'heures déterminé, soit à un suivi mutualisé. Dans ce dernier cas, je suis amenée à m'occuper de plusieurs enfants en même temps. Or ils ont besoin d'une attention assez soutenue et je me retrouve souvent prise dans un jeu de ping-pong, à veiller à ce que tous suivent bien. C'est assez compliqué à gérer. En ne suivant ces enfants que 3 heures par semaine, sans bénéficier du temps d'adaptation nécessaire, il est très difficile de savoir sur quels points précis ils ont besoin d'aide et de pouvoir aiguiller l'enseignante sur leurs problématiques. Et même lorsqu'on arrive à mettre en place un projet, celui-ci ne peut s'appliquer qu'en notre présence. Notre tâche est donc impossible. En trois ans, j'ai vu notre travail se dégrader de manière impressionnante. Tout cela s'est aggravé avec la mise en place des Pial (Pôles inclusifs d'accompagnement localisé).

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Qu'est-ce que ce système a changé dans votre fonctionnement ?

Depuis la rentrée scolaire 2020, les AESH sont rattachés à une zone géographique et non plus à un établissement scolaire. Ils sont donc souvent amenés à intervenir dans plusieurs écoles, collèges ou lycées en même temps. En termes de kilomètres et de distance, mes collègues vivent cette contrainte différemment, selon qu'ils vivent dans le coeur de Lyon ou en pleine campagne. Début septembre, chaque Pial reçoit une enveloppe d'heures vouée à ne pas évoluer durant l'année. Il ne peut donc y avoir d'embauches ni de remplacements en cas de personnels absents. Le problème est que cette enveloppe ne correspond pas aux besoins auxquels on doit faire face. A la rentrée dernière, on était déjà en sous-effectifs. Si, au cours de l'année, de nouvelles notifications de prise en charge arrivent, soit on est obligés de morceler encore les heures attribuées aux enfants que nous suivons déjà, soit nous n'avons d'autre choix que de refuser les nouveaux suivis. Ce qui est extrêmement douloureux pour nous mais aussi, et surtout, pour les parents qui voient les droits de leurs enfants amoindris chaque année. S'occuper d'un enfant en situation de handicap à la maison c'est déjà très compliqué. Alors si en plus les petits étayages qui existaient auparavant disparaissent...

Qu'est-ce qui est le plus difficile à vivre pour vous aujourd'hui ?

C'est la perte de sens de mon métier. Après avoir exercé plusieurs professions, comme celle de monteuse vidéo, d'auxiliaire de puériculture en maternité, j'avais à coeur d'exercer une activité qui a du sens... Or aider des enfants en si peu d'heures est devenue mission impossible. Certes, je suis présente, je me démène, j'y vais, mais finalement je ne sais pas si tout cela sert à grand-chose. Certains enfants, que j'arrivais pourtant bien à suivre il y a trois ans, sont en train de chuter littéralement. Alors qu'ils auraient juste besoin, pour quelques-uns d'entre eux, d'être remis en selle, qu'on les aide à consolider certaines bases pour pouvoir suivre une scolarité quasi-normale. Certains vont continuer à se battre mais d'autres vont se perdre progressivement. Psychologiquement, je le vis comme un sacerdoce. Sans compter toutes ces contraintes qui peuvent nous amener à nous déplacer sans cesse, notre salaire qui tourne autour de 800 euros en moyenne et le manque criant de formation.

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Pourtant, orienter les élèves porteurs de handicap vers des institutions spécialisées n'est pas la solution selon vous...

Cette décision peut parfois s'imposer pour certains enfants qui ont besoin de soins multiples par exemple. Mais, dans la mesure du possible, il est important qu'ils puissent rester au maximum dans le système scolaire. La solution ? Elle consiste évidemment à augmenter le nombre d'AESH, à mieux les former, à leur accorder plus de moyens. Une urgence pour tous ces enfants qu'on a tendance à laisser sur le bas-côté. On ne le dit pas assez non plus mais le fait de côtoyer des camarades qui avancent différemment peut apporter aussi beaucoup aux autres élèves. Ça leur donne une ouverture d'esprit, ça les habitue à la différence. Bref, ça fait du bien à tout le monde. Certes, les enfants ne sont pas toujours tendres entre eux mais, souvent, l'intégration se passe bien. Contrairement à une autre idée reçue, les enfants que l'on suit ne perturbent pas toujours la classe. Je ne dis pas que cela n'arrive pas mais, en ce qui me concerne, je n'ai pas été beaucoup confrontée à cette problématique. Non, dans la majorité des cas, les enfants qui souffrent vont couler en silence. C'est bien le plus terrible.