Depuis son accident de moto il y a dix ans, Patrick* évite de se rendre chez son père. Les deux hommes s'entendent à merveille. Cependant, les toilettes de l'appartement familial ne sont pas du tout adaptées aux fauteuils roulants. Or Patrick, qui a perdu l'usage de ses deux jambes, souffre d'incontinence. Il ne peut donc pas rester sur les lieux plus d'une heure et demie. Jusqu'à récemment, le jeune paraplégique n'entrevoyait aucune solution à ce problème. Mais, grâce aux progrès réalisés dans le domaine des exosquelettes, il se prend à rêver : et si demain il devenait possible de se déplacer chez soi et d'effectuer la plupart des gestes du quotidien à l'aide d'un équipement robotisé ?

Aujourd'hui, plusieurs sociétés oeuvrent dans ce sens. A l'image de la française Wandercraft. "Nos premiers exosquelettes trouvaient leur place dans les centres de rééducation en milieu hospitalier. Désormais, nous mettons les bouchées doubles sur un modèle individuel, pour la maison et en ville", confirme Jean-Louis Constanza, l'un des cofondateurs de l'entreprise. L'appareil pourrait être commercialisé vers 2025 au "prix d'une voiture". A qui s'adressera-t-il ? Sans doute d'abord aux paraplégiques, en raison de premiers tests concluants. Cependant, "les personnes souffrant de sclérose en plaques, les tétraplégiques ou toute personne souffrant d'un trouble de la marche pourraient aussi, à terme, bénéficier des effets positifs des exosquelettes", pense Rebecca Sauvagnac, médecin MPR et Directrice clinique chez Wandercraft. "Le maintien en position verticale permet de lutter et de prévenir les complications liées à la position assise prolongée des personnes en fauteuil roulant tel que la fonte musculaire, les problèmes de transit ou d'ostéoporose. Mais, pour ceux qui essayent nos dispositifs, l'effet psychologique joue aussi un grand rôle : regarder les autres à la même hauteur, gagner en autonomie, cela change tout", détaille la scientifique.

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"Jusqu'ici nous sommes restés relativement discrets sur nos avancées afin de ne pas donner de faux espoirs, assure Jean-Louis Constanza. Mais, avec les 40 millions d'euros levés par Wandercraft en janvier, le projet a désormais les ressources nécessaires pour aboutir. Nos logiciels de modélisation de l'équilibre ont fait leurs preuves." Dans les locaux de la société, en plein coeur de Paris, les visites de personnes handicapées venues s'essayer à la marche s'enchaînent. Sanglées dans leur armure de carbone, elles se déplacent encore lentement et de manière saccadée. Mais la mise en route de l'exosquelette ne prend qu'une poignée de minutes. Il suffit de rentrer quelques paramètres (préciser poids, taille, etc.) sur une tablette, et les algorithmes, activés par une télécommande, s'occupent du reste. Wandercraft imagine déjà un modèle à commande vocale deux fois plus léger et dont les fonctions pourraient être élargies. Celui-ci permettrait de monter dans une voiture, d'aller aux toilettes, de grimper sur un trottoir... Une couche d'intelligence artificielle préviendrait les chutes. A plus long terme, l'appareil ferait même danser son utilisateur.

"Aucune machine ne fait encore l'unanimité"

"Dans l'immédiat, nous construisons avec BPE, filaile de la Banque Postale, et l'Institut pour la recherche sur la moelle épinière et l'encéphale (IRME), un centre de marche appelé Walk in Paris et ouvert à tous, avec la possibilité pour ceux qui le souhaitent, de participer à des recherches scientifiques. Il faut aller vite, parce que si nous ne commercialisons pas rapidement un premier modèle pour la maison, d'autres s'en chargeront," prévient Jean-Louis Constanza. En effet, plusieurs sociétés investissent déjà le segment de l'aide à la marche. "L'exosquelette mis au point par la société japonaise Cyberdyne s'approche assez bien d'un pas naturel", confirme Vance Bergeron, fondateur de l'association Advance Neuro-rehabilitation Therapies & Sport (ANTS) et chercheur à l'origine de l'ouverture, en 2018, de la première salle de sport dédiée au handicap moteur en France. Son avantage consiste à combiner aide mécanique et électrostimulation. Mais, dans les centres de rééducation, les patients connaissent surtout l'Ekso, issu de technologies développées pour l'armée américaine, mais aussi le ReWalk, un système bionique d'assistance à la marche utilisé en complément de béquilles, ou encore le Keeogo, un dispositif plus léger conçu pour aider les personnes ayant des difficultés de mobilité à se déplacer plus loin et plus longtemps.

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"Aucune de ces machines ne fait encore l'unanimité, juge le Pr Djamel Bensmail, chef du service de médecine physique et de réadaptation (MPR) de l'hôpital Raymond-Poincaré AP-HP à Garches. Mais elles offrent d'indéniables bénéfices. Au-delà de l'effet psychologique, elles permettent d'augmenter la quantité d'exercices de rééducation. Potentiellement, cela peut aider beaucoup de monde, même si nous manquons encore d'études scientifiques pour le mesurer. Et le professeur de conclure : Il faut rester patient, le chemin sera long avant de voir les exosquelettes envahir le quotidien des personnes handicapées." Avant de s'imposer, ces appareils devront assurer la sécurité des utilisateurs et réduire les risques de chute et de fracture. Tout comme un mode d'emploi trop complexe ou une mise en route laborieuse seraient rédhibitoires.

"Pour l'instant, les exosquelettes évoluent plutôt en terrain plat et à vitesse lente. Difficile donc de rivaliser avec certains fauteuils roulants, qui grimpent les escaliers ou filent à toute allure grâce à de puissants moteurs électriques", estime Vance Bergeron. Un constat partagé par le Pr Djamel Bensmail : "Très peu de modèles franchissent facilement des obstacles, et il faudra qu'ils s'adaptent mieux à la morphologie des patients, tout en se rangeant facilement. Enfin, dernier critère, le prix (et son éventuel remboursement) jouera considérablement dans la démocratisation de ce genre d'appareils".

Des complications au quotidien

Mais tout n'est pas qu'une affaire de coûts ou de technologie, les personnes handicapées devront aussi s'adapter. "Certains font des épisodes de chute de tension car ils n'ont pas l'habitude de se verticaliser. Il ne faut donc pas croire qu'il suffit d'acheter un exosquelette pour se balader sans problème dans son appartement, prévient Sophie Blancho, déléguée générale de l'IRME. Dans l'idéal, il faudrait surveiller la densité osseuse des utilisateurs pour réduire les risques de fractures de fatigue. Par ailleurs, les tétraplégiques ou les personnes souffrant de sclérose en plaques ne se sentent pas forcément à l'aise avec un appareillage complet. Enfin, il se peut que les bénéfices ne soient pas évidents pour tous les patients : quelqu'un qui n'a pas marché depuis dix ans se sentira mieux au niveau digestif harnaché avec ce type d'équipements, mais il pourrait bien ne jamais récupérer sa fonction moteur."

Surtout donc, ne pas donner de faux espoirs, parce que ces armures d'un nouveau genre ne peuvent pas tout faire. Mais, peu à peu, elles conquièrent le milieu médical. "Je ne doute pas que leur évolution apportera de nouvelles solutions dans un futur proche", assure le Pr Djamel Bensmail. "Il y a seulement trois ans, beaucoup de spécialistes doutaient de nous. Maintenant qu'ils voient ce que nous, industriels, pouvons faire, les mentalités changent", répond en écho Jean-Louis Constanza. La révolution des exosquelettes est en marche.

* Le prénom a été modifié