De la mobilisation parisienne des soignants, le 16 juin, il ne reste plus que les images de casse, de nuages lacrymogènes et de l'interpellation musclée de cette infirmière, Farida. Des scènes bien éloignées des applaudissements qui, chaque soir à 20 heures, saluaient les professionnels de santé pour leur lutte contre le Covid-19 et, peut-être, annonciatrices d'une profonde crise sociale à venir. Un retournement surprise ? Pas du tout, si l'on se fie à une note prophétique des services de renseignements datée du 6 mai dernier et que L'Express avait d'ailleurs évoqué dans un article du 25 mai dernier.

La crainte d'images chocs

Dans ce document de quinze pages intitulé "Covid-19 : impact sur la mobilisation des mouvances contestataires" et transmis au plus haut sommet de l'Etat, les experts du renseignement alertaient sur une reprise des mouvements contestataires post-confinement. Trois paragraphes se focalisaient sur la colère des soignants, en soulignant l'écho que celle-ci trouvait sur les sites web liés à l'extrême gauche.

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Cette même note pointait un risque d'instrumentalisation des manifestations de blouses blanches : "Sous couvert de soutien au corps médical, les mouvances d'ultragauche saisissent cette lutte pour en faire le thème fédérateur de l'après confinement [...]. Dans ce contexte, les futures mobilisations, si elles ont lieu, émanant d'un mouvement initié par 'la profession' mise à l'honneur et ayant retenu la sympathie de la population dans le cadre de cette crise sanitaire donneront aux militants radicaux l'opportunité de commettre des exactions, au sein de cortèges de blouses bleues et blanches, et dans le cadre de la gestion de l'ordre public, d'obtenir les images chocs qui permettront de légitimer leurs actions en dénonçant par la même occasion 'les violences policières' et 'un Etat répressif'."

#LibérezFarida

Difficile de ne pas faire le lien avec les scènes aperçues mardi. Peu avant 16 heures, ces "exactions" redoutées ont pris forme : jets de projectile, dégradations de véhicules et notamment d'un bus en mouvement. Présent à la manifestation, Patrick Pelloux, le président de l'Association des médecins urgentistes de France, a été témoin de ces débordements qu'il condamne : "On a vu passer deux-trois mecs avec des tee-shirt Adama Traoré qui voulaient être devant, les syndicats leur ont expliqué que ce n'était pas le moment. Progressivement, on a appris que des gens habillés en soignants ont commencé à se regrouper pour former un black block. Les débordements ont commencé à hauteur du commissariat du VIIe arrondissement."

Plus tard dans l'après-midi, l'interpellation d'une infirmière, prénommée Farida, a suscité une pluie de réactions sur les réseaux sociaux, critiquant une arrestation brutale. Le mot d'ordre "Libérez Farida" est devenu viral sur Twitter, relayé notamment par Jean-Luc Mélenchon. Trois députés de La France Insoumise ont d'ailleurs rejoint un rassemblement devant le commissariat du VIIe arrondissement pour demander la fin de sa garde à vue. Les réactions sont cependant devenues plus mitigées lorsque ont été diffusées, notamment par BFM, les images de cette même infirmière lançant des projectiles contre les forces de l'ordre - des faits qu'elle aurait reconnus en garde à vue. Selon nos informations, elle sera convoquée devant le tribunal correctionnel.

"Nous héritons du rôle de super méchant"

Pour Laurent Massonneau, du syndicat UNSA Police, la mécanique à l'oeuvre est bien connue : "Sans nier la matérialité des faits, on peut comprendre le sentiment d'un deux poids deux mesures quand une infirmière est interpellée, alors que les casseurs échappent à la police. Les professionnels de la casse savent partir avant que les CRS ne chargent. Alors que des manifestants qui se laissent emporter parce qu'ils respirent le gaz lacrymogène ou assimilent les forces de l'ordre au pouvoir restent sur place. Et nous héritons alors du rôle de super méchant".

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Puisqu'une note avertissait des risques de récupération, les violences de mardi auraient-elles pu être évitées? "Comment voulez-vous qu'on anticipe, alors qu'il est impossible de faire des arrestations préventives ? répond à L'Express un autre responsable syndical. Les manifestants radicaux enfilent une blouse blanche et se glissent dans les rangs des manifestants, puis passent en tête de cortège pour faire dégénérer les choses."

La révolte des "petites mains"

Pour autant, ce mardi, la crainte d'images choc avait justement incité la préfecture de police de Paris à la retenue. "En matière de maintien de l'ordre, la réponse est élastique: son intensité dépend de la volonté du pouvoir politique, explique un syndicaliste policier. Or mardi, c'est l'option "soft" qui a été choisie: il était exclu de risquer de voir un médecin ou une infirmière éborgné par un tir de LBD (NDLR: lanceur de balle de défense)."

La manifestation de mardi pourrait cependant n'être qu'un avant-goût de l'explosion sociale à venir. Plus qu'une infiltration par l'ultra gauche, c'est la radicalisation de certains personnels qui inquiète ce responsable parisien du renseignement : "On a assisté hier à une résurgence du mouvement historique des gilets jaunes. En effet, aux côtés des 8000 à 9000 soignants qui manifestaient, il y avait environ 4000 employés techniques et administratifs des hôpitaux. Or ces "petites mains" sont les travailleurs pauvres de la santé, ceux qui n'arrivent pas à joindre les deux bouts et qui ne vont pas bénéficier des primes et des revalorisations salariales, même s'ils étaient, eux aussi, en première ligne dans la crise sanitaire. Certains le disaient hier, se plaignant d'être comme d'habitude les "invisibles". Le seul syndicat qui les défend, Sud Santé, a d'ailleurs quitté la table des négociations du 'Ségur de la santé'. Nos collègues de province font le même constat que nous. C'est cette catégorie qui fait le lien avec les gilets jaunes dans un retour aux fondamentaux de ce mouvement." Avec la crise sociale post-covid et son cortège de licenciements à venir, il est à craindre que la colère dépasse largement le secteur hospitalier. Et s'exprime de nouveau dans la rue.