"La justice nous ignore, on ignore la justice", avait déclaré l'actrice Adèle Haenel après avoir révélé les agressions sexuelles dont elle a été victime pendant son adolescence. Elle a finalement annoncé, mardi, avoir porté plainte pour "agressions sexuelles sur mineure de moins de 15 ans" et "harcèlement sexuel" contre le réalisateur Christophe Ruggia. "La justice a fait un pas, j'en fais un", a-t-elle expliqué en référence à l'enquête judiciaire ouverte par le parquet de Paris à la suite de ses déclarations dans Mediapart.
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Si les sollicitations des enquêteurs de l'Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP) l'ont convaincue de ne pas "se dérober" à l'action de la justice, c'est également les propos de son agresseur présumé qui l'ont fait réagir. "Pour moi, ses dénégations sont insupportables, et elles renforcent encore le sentiment d'impunité dans lequel il vit, et le sentiment d'injustice dans lequel je vis depuis dix-huit ans. Je crois que c'est cette impunité-là, celle de nombreux agresseurs, surtout, qui détruit la dignité des personnes victimes", a-t-elle déclaré, choquée par le démenti du cinéaste qui avait exigé un droit de réponse au média d'enquête.
Faire "reconnaître son statut de victime"
Les propos de celui qu'elle accuse de "harcèlement sexuel permanent", d'"attouchements sur les cuisses et le torse" et de "baisers forcés dans le cou", de ses 12 à 15 ans, "l'ont déterminée à obtenir judiciairement la reconnaissance de son statut de victime", ont expliqué ses avocats Mes Anouck Michelin et Yann Le Bras. "En coopérant pleinement à l'enquête, elle entend faire lever tout doute qui confinerait à accorder une impunité", ont-ils ajouté.
"Être reconnue victime, que l'autre le soit comme agresseur et avoir le sentiment qu'il ne recommencera pas" est très bénéfique pour la femme qui vient porter plainte, explique Emmanuelle Piet, présidente du Collectif féministe contre le viol (CFCV). "Ça va l'aider à se reconstruire" ajoute-t-elle. My-Kim Yang-Paya, fondatrice et présidente d'honneur de l'association "Avocats, Femmes & Violences" abonde. "Le temps du procès est très important pour les femmes qui ont été violées ou agressées sexuellement même si cela peut aussi être une épreuve redoutable", explique-t-elle à L'Express.
Avoir accès au dossier
Si cette démarche leur permet d'être entendues, c'est aussi un moyen pour elles d'empêcher celui qu'elles accusent de s'en prendre à d'autres femmes.
Dans le cas d'Adèle Haenel, le fait de porter plainte va surtout lui permettre d'avoir accès au dossier, de faire des demandes d'actes et de faire entendre des témoins, note l'avocate. D'autant que "sans partie civile, les magistrats sont en général moins sévères", précise-t-elle.
Pour les accusations d'agressions sexuelles sur mineur de 15 ans, le cinéaste risque dix ans d'emprisonnement et 150 000 euros d'amende ainsi que 3 ans et 45 000 euros pour celles de harcèlement. Des faits qui ne sont pas prescrits, le délai étant fixé à 20 ans à compter de la majorité de la victime quand celle-ci avait moins de 15 ans, en ce qui concerne les agressions sexuelles.
Restaurer la confiance en la justice
Cette plainte peut en outre inciter les autres victimes à en faire de même. Car peu d'entre elles osent aujourd'hui saisir la justice. Selon la lettre de l'Observatoire des violences faites aux femmes, publiée chaque année, 94 000 femmes, majeures, ont déclaré avoir été victimes de viols et/ou de tentatives de viol en 2017. Or seules 12% ont décidé de porter plainte, soit une sur dix. Et pour cause, 65% des femmes touchées pensent que porter plainte ne servirait à rien.
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Une peur qui "peut être justifiée car on sait, par les victimes, que trop souvent les plaintes ne sont pas très bien traitées ou pas traitées du tout", déplore Yael Mellul, coordinatrice du pôle d'aide aux victimes de violences au centre Monceau, à Paris. Avant de pousser la porte de l'OCRVP, Adèle Haenel avait, elle aussi, reproché à la justice son manque d'écoute. "Il existe une violence systématique faite aux femmes dans le système judiciaire. La justice nous ignore", s'était-elle justifiée auprès de Mediapart.
Ses propos avaient d'ailleurs fait réagir la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, qui considérait que l'actrice avait "tort de penser que la justice ne peut pas répondre à ce type de situation".
Lundi, ce sont les magistrats qui ont pris la parole pour tenter de restaurer cette confiance perdue, assurant que la justice "veut mériter [la] confiance" des victimes. Dans une tribune publiée sur le site du journal Le Monde, le collectif d'une quinzaine de magistrats dont le procureur de la République François Molins et le président du tribunal de grande instance, Stéphane Noël, rappelle que, "contre les violences faites aux femmes, existe une magistrature en action, sur le terrain, qui souhaite incarner des valeurs d'égalité, d'écoute des justiciables et de protection des victimes". "Une justice, à l'image de la société, qui progresse et s'adapte pour mériter la confiance", ajoute-t-il, précisant que "l'institution judiciaire est consciente de la gravité et de l'ampleur du phénomène".
Parmi les annonces du Grenelle des violences conjugales, présentées lundi par le gouvernement, l'une d'elles prévoit de mieux encadrer le recueil des plaintes grâce à une grille de questions que les forces de l'ordre devront poser aux femmes qui se présenteront face à eux.
