Moins d'un an après les révélations de Camille Kouchner, la question de l'inceste et des violences sexuelles sur les enfants est toujours aussi présente dans le débat public. Longtemps un sujet tabou, associations et spécialistes dénoncent l'ampleur et la gravité des violences sexuelles qui touchent chaque année 160 000 enfants. Deux mois après le lancement de sa plateforme, la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) a déjà recueilli 6200 témoignages. Quelque 1200 appels et 1200 mails et courriers ont été pris en compte. La Ciivise a aussi procédé à une première analyse à l'aide d'un questionnaire accessible sur son site Internet (3 00 ont été remplis) permettant d'en savoir plus sur les violences dont témoignent les victimes, mais aussi sur les victimes elles-mêmes.

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Sans surprise, les violences concernent très majoritairement les femmes puisqu'elles représentent neuf victimes sur dix. Autre point important : l'âge moyen des victimes qui ont accepté de livrer leur histoire est de 44 ans. D'abord parce que les personnes concernées ont du mal à se sentir écoutées par leur entourage. Car contrairement aux idées reçues, les victimes parlent : neuf sur dix ont déjà évoqué des faits de violence. Mais pour 40% d'entre elles, le confident n'a rien fait.

"Les victimes parlent et montrent l'horreur de ce qu'elles ont vécu. Mais elles se heurtent au silence de la société. C'est moins la libération de la parole des victimes qui est historique que le fait qu'on ne la banalise plus, qu'on l'écoute et qu'on se sente collectivement responsables", précise la commission, coprésidée par le magistrat Edouard Durand et Nathalie Mathieu, directrice générale de l'association Docteurs Bru.

13% des victimes souffrent de handicap

D'autres individus font le choix de se murer dans le silence, ce qui peut les pousser à parler de leur traumatisme tardivement. Chez les personnes qui ne s'expriment pas, la moitié a refusé de le faire par honte, culpabilité ou par crainte des réactions de son entourage. "Renforcer la culture de la protection, c'est cesser d'attendre passivement que les enfants révèlent les violences sexuelles qu'ils subissent. Nous devons aller vers les enfants victimes par le repérage systématique des violences", préconise la commission composée de 27 membres.

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Le fait que les personnes qui témoignent aient en moyenne la quarantaine peut aussi s'expliquer par l'amnésie traumatique dont souffre plus d'une victime sur cinq, d'après les témoignages. Ce phénomène illustre une période pendant laquelle une personne n'a pas conscience des violences qu'elle a subies. L'individu concerné peut mettre plusieurs années avant de se souvenir du traumatisme vécu. Selon la Ciivise, sept victimes sur dix qui ont parlé des violences l'ont fait plus de dix ans après les faits. A cela s'ajoute la difficulté de libérer la parole lorsque les violences sont commises dans le cercle familial. Or cette situation concerne huit victimes sur dix, rappelle la Commission. Plus largement, un Français sur dix admet avoir été victime d'inceste dans son enfance, selon un sondage réalisé en novembre 2020 par l'Ipsos pour l'association Face à l'inceste.

Un autre chiffre interpelle : 13% des victimes de violences sexuelles sont des personnes handicapées. Pour ces victimes, la prise en charge médicale se révèle plus compliquée, selon les données récoltées. En effet, un individu sur trois en situation de handicap considère que celui-ci a été un frein.

Un tiers rapporte avoir déjà fait une tentative de suicide

Si le profil des victimes est établi grâce aux témoignages recueillis par la Commission, ces travaux publiés donnent aussi une meilleure appréciation des conséquences des violences sexuelles sur le long terme. Les personnes concernées sont fragilisées sur le plan psychologique et leur santé mentale est abîmée sur le long terme. A titre d'exemple, près de neuf victimes sur dix déclarent que les violences sexuelles ont eu un impact négatif sur leur confiance en eux et sur leur santé psychologique. Un tiers des victimes rapporte même avoir déjà fait une tentative de suicide.

"La société prend actuellement conscience de l'ampleur des violences sexuelles faites aux enfants : ampleur par le nombre et par la gravité des conséquences traumatiques pour chaque enfant victime", indique la Ciivise. Santé, vie sociale ou encore pratique sexuelle, les violences ont des impacts multiples. Parmi les femmes, qui représentent donc la majorité des victimes, une sur trois a déclaré des problèmes gynécologiques et une sur cinq a fait état d'un dérèglement de son cycle menstruel ou d'une absence de règles (aménorrhée).

Par ailleurs, il est fréquent que les victimes deviennent plus vulnérables et soient prises dans une spirale de violence. La Commission souligne que six femmes sur dix et près de quatre hommes sur dix ont subi d'autres types de violences au cours de leur vie : dans le couple, au travail, dans l'espace public ou au cours de leurs études.