Un temps, ils ont cru pouvoir tenir la tempête à distance. Ils ont pensé que, après la démission d'Olivier Duhamel de la présidence de la Fondation nationale des Sciences politiques (FNSP), les révélations de Camille Kouchner dans son livre La Familia grande(Seuil) seraient cantonnées à la sphère privée. Parmi les dirigeants de Sciences po, le mot d'ordre est alors : tout cela ne concerne pas l'école. D'ailleurs, très vite après les accusations d'inceste contre le politologue, Frédéric Mion, directeur de l'établissement, exprime sa "stupeur".

Une posture qu'il tient toujours le mercredi 7 janvier lors d'une réunion informelle du conseil d'administration (CA) de la FNSP : pendant une vingtaine de minutes, il martèle qu'il ne savait pas et qu'il trouve "infamant" que des journaux laissent entendre que des membres du CA étaient au courant. Puis, la discussion porte sur la manière de surmonter au plus vite cette désastreuse affaire : comment éviter une nouvelle "catastrophe" dans le choix du successeur d'Olivier Duhamel ? Une voix s'élève pour proposer de sortir du schéma du "mâle blanc parisien de plus de 60 ans", d'autres suggèrent de mener une enquête de moralité, l'idée ne convainc pas. Louis Schweitzer, ancien patron de Renault, se porte candidat pour assumer l'intérim. Tous espèrent que, dans quelques semaines, l'affaire Duhamel sera oubliée.

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Quelques heures plus tard, Le Monde, qui, avec l'Obs, a publié les premiers extraits du livre, raconte que Frédéric Mion a été alerté à la fin de 2019 par Aurélie Filippetti, ancienne ministre socialiste de la Culture. Le directeur ne nie pas, il admet un "manque de discernement" et se dit prêt à assumer ses responsabilités. A Sciences po, c'est le choc. Les syndicats étudiants demandent sa démission, le corps enseignant est ébranlé. Le discours qui consiste à distinguer l'homme Olivier Duhamel de l'institution n'est plus tenable. Tout le monde retient son souffle dans l'attente de nouvelles divulgations. Sur les réseaux sociaux, le procès d'une école élitiste, dirigée par une petite coterie qui partage les mêmes maisons de vacances comme les Duhamel-Pisier à Sanary et se protège, se déploie à grand train.

Une gouvernance qui accentue le sentiment de "l'entre-soi"

Sciences po suscite bien des fantasmes. Son influence dans la vie publique les alimente : elle a formé cinq présidents, nombre de ministres, de chefs d'entreprise et de hauts fonctionnaires. Les politiciens du gouvernement d'aujourd'hui y seront les enseignants de demain, les "maîtres de conf" de 2021 seront peut-être ministres à la prochaine alternance. Ils sont parfois rivaux en affaires ou en politique, mais beaucoup se connaissent et s'apprécient. Il suffit de regarder la liste des plus célèbres des 90 000 anciens élèves pour comprendre. Et la gouvernance de l'école accentue ce sentiment de "l'entre-soi".

Le président de l'IEP Paris Frédéric Mion lors d'une conférence à Sciences Po, à Paris le 28 mai 2013

Des organisations étudiantes demandent la démission du président de l'IEP Paris, Frédéric Mion (ici en 2013).

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Le grand public ne connaît que la marque Sciences po. Les familiers du 27, rue Saint-Guillaume, siège de l'école dans le VIIe arrondissement de Paris, savent que le pouvoir se répartit ici en deux strates : l'Institut d'études politiques (IEP), établissement public avec un directeur à sa tête, et la FNSP, fondation de droit privé, qui chapeaute l'ensemble et détient la maîtrise des grandes décisions stratégiques. Un statut hérité de l'après-Seconde Guerre mondiale qui assure à Sciences po une très grande liberté d'action, infiniment plus étendue que celle des universités, à distance respectable du ministère de l'Enseignement supérieur. Et qui donne un pouvoir considérable au conseil d'administration de la FNSP.

Sur le papier, les attributions de ce dernier sont classiques : il vote le budget ; fixe le montant des droits de scolarité ; pilote le choix du directeur de l'IEP et décide du recrutement et des rémunérations du personnel... C'est sa composition qui fait sa particularité : malgré l'entrée récente de représentants des étudiants et des professeurs, il est composé pour l'essentiel de "membres fondateurs", cooptés pour dix ans, renouvelables une fois, auxquels s'ajoutent des membres de droit, qui viennent renforcer une majorité déjà très liée au président.

L'étendue des réseaux d'Olivier Duhamel

Ce petit groupe est tour à tour décrit comme "un aréopage de personnalités d'un grand poids personnel qui rend Sciences po inattaquable" (un ancien ministre de l'Enseignement supérieur), "les gardiens du temple, ceux qui restent quand les autres ne font que passer" (un enseignant), "un club où tout le monde se connaît, se tutoie, se fait des blagues" (un élu étudiant). Sa composition actuelle, subtil mélange de très hauts fonctionnaires, de piliers de l'école et des figures insignes du capitalisme français, le confirme : on y trouve Michel Pébereau, longtemps patron de la BNP, et Jean-Paul Fitoussi, économiste, qui assuraient déjà, dans les années 1990, les cours d'économie de première année ; Louis Schweitzer, Henri de Castries (ex-patron d'Axa), Pascal Lamy (ex-commissaire européen), Véronique Morali (présidente de Webedia) ou Laurence Parisot (ex-Medef) qui ont succédé à des personnalités comme Marc Ladreit de Lacharrière ou Jean-Pierre Jouyet.

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Jusqu'à la semaine dernière, sur ce petit monde, régnait Olivier Duhamel, président de la FNSP depuis 2016. L'homme a haussé la fonction à son paroxysme. Quand ses prédécesseurs, l'historien René Rémond et l'économiste Jean-Claude Casanova, se vivaient surtout comme des autorités morales à la disposition de l'école, lui prétendait à davantage. Pas tellement financièrement - la rémunération est fixée à 3000 euros par mois - mais en termes de symboles. Peu après son élection, il exige d'avoir un bureau de président. Son choix se porte sur la salle à manger du deuxième étage. Elle a vue sur le jardin, on y accède par "l'escalier de la direction" au 27 rue Saint-Guillaume, mais, surtout, elle est très symboliquement située juste au-dessus du bureau de Frédéric Mion, le directeur. Pour ceux qui n'auraient pas compris, Olivier Duhamel exige d'être appelé "monsieur le président", appose une plaque sur la porte et a un appariteur à sa disposition. Il ne se contente pas de présider trois ou quatre fois par an le CA de la FNSP. Chaque semaine, il invite à dîner des représentants de l'école, élèves, enseignants... dans son bureau qui retrouve, pour l'occasion, sa vocation initiale. Entre deux mondanités, il n'hésite jamais à rappeler l'étendue de ses réseaux et la connaissance qu'il a d'un tel ou d'une telle.

Tout le monde ne l'apprécie pas, certains le craignent, en particulier les universitaires dont la carrière peut dépendre d'un appui ou d'un coup de griffe. Avec Frédéric Mion, les rapports sont un mélange d'intérêt et d'obligation. Ils ne se tutoient pas en CA, mais partagent bon nombre de relations d'influence. L'homme est alors un incontournable de la maison et du Tout-Paris intellectuel et politique. Tous les élèves passés par l'école depuis le début des années 1990 ont connu Olivier Duhamel, successivement comme prof de droit constitutionnel, comme membre du CA de la FNSP, comme proche de Richard Descoings, le flamboyant directeur du début des années 2000. A l'extérieur, aussi, on le croise sans cesse, il est de tous les comités de réforme de la constitution, il est député européen, membre du parti socialiste avant de se rapprocher d'Emmanuel Macron, il est invité à la Rotonde au soir du premier tour de l'élection présidentielle. Il dirige la revue Pouvoirs avec Marc Guillaume, secrétaire général du gouvernement de 2015 à 2020, aujourd'hui préfet d'Ile-de-France. Cette dernière année, il présidait le Siècle, club très couru de l'élite.

Une école fragilisée par l'épisode ?

Dans les jours qui ont suivi la révélation de l'affaire, des voix se sont élevées pour demander une réforme du CA de la FNSP. Ce n'est pas la première fois. Déjà, au début de la décennie, la FNSP avait été critiquée pour avoir trop toléré de Richard Descoings. Jean-Claude Casanova, son président, a même été condamné devant la cour de discipline budgétaire et financière pour défaut de vigilance sur la rémunération du directeur. Une première réforme avait été lancée, sans aller jusqu'au bout.

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En vingt ans, l'école est passée de 3000 à 14000 étudiants et a progressé dans les classements internationaux en matière de recherche.

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Mais, aujourd'hui, certains s'interrogent : faut-il vraiment tout bousculer alors que l'école a le vent en poupe ? Son succès est indéniable : elle a considérablement renforcé ses compétences en matière de recherches en sciences humaines et sociales et progressé dans les classements internationaux. En vingt ans, elle a totalement revu ses cursus, s'ouvrant à bien d'autres spécialités que la traditionnelle filière "service public". Elle accueille 14 000 étudiants, contre 3000 à l'époque, son budget a été multiplié par quatre pour atteindre 200 millions d'euros en 2019 (dont 70 millions versés par l'Etat). Certes, tout n'est pas parfait à Sciences po, mais enseignants et élèves s'accordent à dire qu'on y apprend bien, dans des conditions bien plus confortables qu'ailleurs.

Or, en dépit de sa moyenne d'âge élevée et de la proximité idéologique, amicale ou professionnelle de certains de ses membres, jamais le conseil d'administration de la FNSP ne s'est opposé à l'une de ces mini-révolutions. Au contraire, il les a permises, voire encouragées. Beaucoup redoutent que l'école ne sorte fragilisée de l'épisode. Une part importante de son budget provient désormais du mécénat, et sa réputation est un élément essentiel pour attirer de prestigieux chercheurs ou enseignants étrangers.

Dans l'immédiat, beaucoup plaident pour un statu quo, avec comme priorité de remplacer Olivier Duhamel sans nouveau psychodrame. D'ici à avril, cinq sièges des "fondateurs" doivent être renouvelés, il faudra trouver parmi eux le nouveau président de la FNSP. Aucun des membres actuels ne semble, en effet, correspondre aux exigences : un académique arrivant au terme d'une belle carrière, bon connaisseur de l'école et prêt à assumer les relations publiques de la maison. Laurence Parisot, par un bref tweet "L'Inceste devrait être un crime imprescriptible. Point", a très vite pris ses distances avec Olivier Duhamel, mais elle n'a que peu de chances d'occuper ce poste. D'autres, notamment d'anciens professeurs, en rêvent, mais ils se sont attiré trop d'inimitiés au cours de leurs parcours pour espérer accéder à la présidence. Il faudra donc trouver un candidat extérieur à l'actuel conseil d'administration. Avec cette lancinante question en tête : est-il ou est-elle vraiment irréprochable ?