Cette année, il y aura quatre chaises de plus autour de la table de réveillon de Guislaine. Le 31 décembre, cette mère de famille a choisi d'accueillir des convives particuliers, prévus depuis des semaines sur la liste des invités. En plein Covid, et alors que l'immense majorité des réveillons solidaires ont dû être annulés, un petit groupe de bénéficiaires du Centre d'activités sociales, familiales et culturelles de Rambervillers (Vosges) s'installeront dans le salon de cette bénévole, "comme en famille". Une situation inédite : depuis quatre ans, Guislaine avait plutôt pour habitude "d'aller danser" pour le réveillon, lors d'une soirée avec dîner, spectacle et animations, dans une salle regroupant 200 bénévoles et bénéficiaires de l'association.

"Mais pour 2020, c'était légèrement compromis. Il a fallu se réadapter", glisse-t-elle, heureuse de participer à ce Nouvel An "alternatif". À la suite des confinements successifs, les bénévoles de l'association "ont vite compris" que les fêtes de fin d'année ne pourraient "pas vraiment se passer comme prévu", assure la référente RSA de la structure, Virginie Parisot. Après de multiples discussions avec le Conseil départemental des Vosges, qui finance une partie du projet, la solution de "mini-réveillons" chez l'habitant a finalement été choisie. "On a baptisé ça : 'Ensemble pour les fêtes : chez toi, chez moi'", raconte l'associative, témoignant d'une organisation millimétrée pour l'événement. Le jour J, tout sera fourni par la structure pour "favoriser cette solidarité" : chaque bénévole recevra "une box de décorations de fête", préparée en amont par les bénéficiaires du Centre, et "une box de nourriture", proposant "un menu complet, entièrement cuisiné maison et réchauffable".

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À force de négociations et face à "un élan de solidarité impressionnant", 220 personnes pourront ainsi passer les fêtes de fin d'année chez l'habitant, et bénéficier d'un repas chaud et d'un "moment de convivialité". Couvre-feu oblige, les bénévoles accueilleront également leurs invités pour la nuit, prolongeant de quelques heures les festivités. "On se rend compte qu'il n'y a pas besoin d'une fête à 200 personnes pour réunir les gens, recoudre les liens sociaux, recoller les morceaux", commente Jean-Michel, qui accueillera lui aussi deux bénéficiaires de l'association. "Ça permet de garder le lien, de profiter de ce moment important", ajoute Véronique, qui passera de son côté la soirée de la Saint-Sylvestre chez un bénévole qu'elle "connaît bien". Sans cette initiative, cette employée en réinsertion dans une friperie admet qu'elle aurait "certainement" passé les fêtes "en solo". "Avec l'association, je suis en terrain connu, et même sans spectacle ou grande tablée, je sais que ce sera un moment heureux. Et au moins, je ne serai pas seule".

"Maintenir le lien"

À l'image du Centre de Rambervillers, de nombreuses structures associatives ont dû réfléchir à la meilleure manière de rassembler les personnes les plus isolées durant les fêtes, malgré un contexte sanitaire particulier. "C'était primordial après l'année que l'on vient de passer", témoigne Claire Boulanger, experte solidarité nationale et éducation à la Fondation de France. Selon elle, la solitude et l'isolement ont été "particulièrement forts" en 2020, laissant "sur la touche" de "nombreux de nos concitoyens".

Selon une étude menée par l'Ifop pour le site médical Odero, 10% des Français avaient ainsi prévu de fêter Noël seuls cette année, soit une hausse de six points par rapport à décembre 2017. Et parmi eux, 16% ont 65 ans et plus. "D'un coup, un nombre croissant de gens se sont retrouvés coupés du monde, isolés socialement, précarisés financièrement, malades... Pour tous ceux-là, il était vital de marquer le coup pour les fêtes, d'une manière ou d'une autre".

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Pour contrer cette solitude, Claire Boulanger avoue avoir été "impressionnée" par la réactivité et les propositions des différentes associations à travers la France. Distributions alimentaires individuelles, spectacles en porte-à-porte, mise en place de réseaux de voisinages, appels en visio, cartes postales... "Toute une palette d'idées s'est mise en place, partout sur le territoire", souligne-t-elle. "Ce sont des initiatives que l'on pourra réutiliser, même hors Covid", relève Virginie Parisot, qui a par exemple créé un groupe Messenger de "plus de 200 personnes" pour organiser son réveillon solidaire. "Cela permettra d'envoyer des vidéos, des photos de la soirée, de mettre en place des animations simultanées entre les différents dîners. Même séparés, on reste liés, d'une certaine manière".

"Hé, il y a quelqu'un qui pense à vous"

Et même si cette adaptation "n'est pas toujours facile", "n'importe qui peut faire un petit geste", rappelle une porte-parole des Petits Frères des Pauvres. Alors que l'association a dû faire une croix sur les réveillons solidaires organisés depuis des années par les bénévoles, elle compte sur "la citoyenneté de chacun" et "tous les moyens de communication imaginables" pour tenter d'éviter l'isolement en cette période de fêtes, notamment des plus âgés. "On peut aller porter un morceau de gâteau à son voisin, déposer un petit mot dans la boîte aux lettres, passer un coup de fil, offrir un livre", cite l'organisme, qui a notamment lancé une campagne de communication sur le sujet au début de l'hiver. "Même si on veut éviter le contact physique, il y a plein de choses à faire", est-il précisé.

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Même initiative du côté de la Croix Rouge Française : durant les fêtes, l'organisme a lancé le dispositif "Confinés Solidaires", dont le but est d'envoyer, par centaines, des cartes postales aux personnes les plus isolées. "Elles peuvent être écrites à destination des Ehpad, des personnes incarcérées, en hébergement d'urgence. Elles permettent de dire 'Hé, il y a quelqu'un qui pense à vous'. Et c'est très important", souligne l'association.

Des "boîtes solidaires" ont également été constituées par les bénévoles, contenant des produits d'hygiène, de la nourriture ou des petites attentions, à destination des plus précaires : selon la Croix Rouge, pas moins de 900 boîtes ont ainsi été distribuées pour la seule délégation départementale du 93. "Ce sont des choses symboliques, mais elles permettent de faire la différence. Pour ceux qui les reçoivent, c'est crucial".