Christophe Capuano, professeur d'histoire contemporaine à l'Université Grenoble Alpes, préside le jury du Prix Samuel Paty créé par l'Association des professeurs d'histoire-géographie (APHG) en 2021. Il a également oeuvré pour faire éditer le mémoire de maîtrise de Samuel Paty consacré à la symbolique de la couleur noire. Un an après l'assassinat de son ami, il revient pour L'Express sur les différents hommages qui lui ont été rendus.

L'Express : Dans quelles circonstances avez-vous été amené à participer à la cérémonie d'hommage organisée dans la cour de la Sorbonne quelques jours après l'attentat contre Samuel Paty ?

Christophe Capuano : Je suis un ami lyonnais de Samuel. Nous nous sommes connus sur les bancs de la fac avant de devenir collègues puisque nous avons été tous les deux professeurs d'histoire-géographie en collège. Malheureusement, ces dernières années, nous nous étions perdus de vue en raison de notre éloignement géographique, ce que je regrette beaucoup. Après la disparition de Samuel, nous nous sommes vite retrouvés avec ses parents et ses soeurs, ce qui nous a permis de préparer ensemble les premiers hommages. Lors de sa rencontre avec le président de la République, sa famille a exprimé le souhait que je lise un texte lors de la cérémonie organisée à la Sorbonne. J'ai donc choisi la lettre de Jean-Jaurès aux instituteurs. Ce moment très fort, au cours duquel je me suis retrouvé face au cercueil, a été un tournant pour moi. J'ai souhaité, par la suite, m'engager en participant à d'autres hommages de terrain.

Vous avez, notamment, oeuvré pour faire éditer son mémoire de maîtrise. Pour quelles raisons ?

Il me semblait important qu'un hommage intellectuel et universitaire soit rendu à Samuel. Il se trouve que je savais où était situé son mémoire de recherche de quatrième année, consacré à l'histoire de la couleur noire, puisqu'il avait été numérisé et conservé dans le laboratoire où j'exerçais. Avec des collègues historiens, nous avons pris le temps de le lire et de croiser nos regards. Nous avons été marqués par la qualité remarquable de l'ouvrage. L'un des plus grands historiens des couleurs, Michel Pastoureau, nous a même dit que le mémoire lui avait appris des choses. On a là un auteur qui mobilise une grande variété de sources, qui réfléchit à la symbolique du noir et à ses usages sociaux sur plus de deux siècles. L'écrivain Balzac, le peintre Caillebotte, le groupe The Cure, le mouvement gothique, les blousons noirs... Il brasse énormément de thèmes et en tire des conclusions très intéressantes.

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Cette initiative vous a permis de montrer une autre facette de lui...

Son mémoire démontre qu'il avait une culture solide et variée, qu'il était doté d'un vrai sens critique et qu'il savait analyser les images. Sa publication aux Presses Universitaires de Lyon était, en effet, une façon de tirer un peu le voile pour découvrir qui était l'homme derrière le nom de Samuel Paty. Cela a permis de compléter ce que l'on connaissait déjà de lui en tant qu'enseignant, c'est-à-dire un professeur sensible à la défense de la liberté d'expression et à la laïcité. Des missions auxquelles il était très attaché et pour lesquelles il avait mené des actions avec ses élèves, comme le fait de leur faire produire des dessins sur ces thématiques. La création du Prix Samuel Paty, lancée très vite après l'attentat par l'association des professeurs d'histoire-géographie (APHG), et dont j'ai accepté de prendre la présidence du jury, est une autre façon de poursuivre son action.

Pouvez-vous nous en dire plus sur l'organisation de ce Prix Samuel Paty ?

Ce prix a été pensé, dans un premier temps, pour les collégiens et sera en lien avec les programmes d'enseignement moral et civique au cours desquels sont abordées les valeurs de la République. L'idée est de favoriser la coopération entre élèves, la cohésion autour d'un projet de classe. C'est aussi une démarche pluridisciplinaire qui permettra de faire collaborer, par exemple, un professeur d'histoire-géographie, un professeur de lettres et un professeur d'arts plastiques autour d'actions en lien avec un thème annuel. L'intitulé de celui de cette année : "Sommes-nous toujours libres de nous exprimer ?". Les candidats pourront répondre à cette question par le biais de capsules vidéo, d'affiches, de chansons... Le type de production qu'ils peuvent proposer est extrêmement libre. Ils auront toute l'année pour le préparer, puis le prix sera remis en octobre 2022. Les lauréats recevront un portrait de Samuel Paty, des livres et ils auront la possibilité de visiter des lieux emblématiques de la vie démocratique, comme le Sénat, l'Assemblée nationale ou le Panthéon. Nous avons déjà reçu beaucoup de candidatures.

D'autres hommages ont été rendus comme le fait de donner le nom de Samuel Paty à des établissements scolaires. Ces projets ont souvent suscité de vifs débats. Approuvez-vous, personnellement, cette initiative ?

Je pense qu'il est plus facile de baptiser un nouvel établissement scolaire Samuel Paty que de procéder au changement de nom d'un établissement. La démarche n'est pas la même et l'on peut tout à fait comprendre que les gens soient attachés au nom initial. Ensuite, pour que cela réussisse, il ne faut pas que ce projet soit défendu uniquement par des politiques. Il doit être porté par les acteurs de terrain, les membres du conseil d'administration, les enseignants, les parents d'élèves. Il doit y avoir un consensus sur ce sujet. Il ne faudrait pas qu'on impose ce nom contre l'avis de la communauté éducative et tous ceux qui la font vivre, au risque d'obtenir l'inverse du message que l'on souhaite faire passer.

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Certains craignent qu'un établissement, une fois renommé, ne se transforme en cible pour les terroristes. Comprenez-vous cette peur ?

C'est une position que je comprends même si je ne la partage pas. Je pense qu'il faut réussir à aller au-delà. Même si, encore une fois, il me semble difficile de débaptiser un établissement pour le rebaptiser. La difficulté tient au fait que l'événement est très récent. Seuls quelques mois se sont écoulés depuis le drame, ce qui n'est rien, nous sommes encore dans l'immédiateté. Mon regard d'historien me fait dire qu'il est important de laisser passer du temps. Baptiser un établissement du nom d'une personnalité ou d'un d'acteur important ne se fait jamais dans les deux mois qui suivent une disparition. L'empressement est parfois l'ennemi du bien, voilà pourquoi je préconiserais de ne pas se précipiter, de faire les choses calmement, sereinement et avec le recul nécessaire.

Un sondage Ifop, réalisé pour la fondation Jean-Jaurès, révèle que 9% des enseignants interrogés estiment que Samuel Paty a eu tort de faire un cours sur la liberté d'expression à partir de caricatures de presse. 16% d'entre eux ne se prononcent pas. Comment analysez-vous cette défiance ?

J'ai tendance à me méfier des sondages qui peuvent être très facilement biaisés, je préfère travailler sur des croisements d'études. Mais il convient de souligner que les caricatures de presse sont utilisées très largement depuis le XIXè siècle et concernent toutes les religions. L'Assiette au Beurre, par exemple, avait l'habitude de tirer à boulets rouges sur les catholiques. Les caricatures politiques, parfois très violentes à l'égard du pouvoir, sont aussi une tradition française. La notion de caricatures est associée à la notion de subversion. Si on la normalise, elle perd son caractère de caricature. Rappelons que les enseignants ne sont pas livrés à eux-mêmes, ils peuvent s'appuyer sur un programme, des méthodes, des outils pédagogiques produits par le réseau Canopé, des inspecteurs généraux ou académiques. Je pense notamment au travail de l'inspecteur général Benoit Falaize (coordinateur de l'ouvrage "Territoires vivants de la République", éd. La Découverte, Ndlr) qui a beaucoup réfléchi à la façon d'aborder les caricatures de Charlie Hebdo en classe.

Le ministre de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer, souhaite renforcer la formation des enseignants sur les questions de laïcité. Une bonne initiative selon vous ?

Nous avons déjà des chargés de mission laïcité dans les académies, qui organisent des plans de formation pour leurs collègues. Si besoin supplémentaire il y a, celui-ci doit être tourné vers les enseignants les plus démunis face aux enjeux de la laïcité. Les enseignants d'histoire-géographie sont, normalement, déjà bien formés à ces questions. C'était le cas de Samuel, passé par l'IUFM (Institut universitaire de formation des maîtres, désormais appelé "INSPE", Ndlr). Mais les professeurs d'autres disciplines qui peuvent être amenés à être interrogés par leurs élèves et à rencontrer parfois des difficultés dans des circonstances précises, peuvent se sentir moins armés. On a constaté que certains ont été parfois mal à l'aise, après l'attentat contre Samuel, lorsque des espaces de discussion ont été ouverts. C'est donc plus vis-à-vis d'eux qu'il faudrait mettre l'accent.

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L'hommage national rendu à Samuel Paty dans les établissements scolaires après le drame a-t-il été à la hauteur ?

Le 2 novembre 2020, jour de la rentrée des vacances de la Toussaint (quinze jours après l'attentat, Ndlr), les enseignants n'ont disposé que de très peu de temps pour lui rendre hommage. Ils le regrettent beaucoup et en ont gardé une certaine amertume. Le ministre de l'Education nationale a rendu différents hommages à ce moment-là, il s'est notamment rendu à Moulins (Allier) dans l'enceinte du premier lycée de Samuel, en présence de ses parents. Mais on attendait quelque chose de plus officiel, à portée nationale. Nous espérons un geste fort de sa part pour le 16 octobre, qui pourrait se traduire par une cérémonie d'une certaine ampleur et qui associerait différents acteurs de la société et de la communauté éducative.

Un an après, l'émotion est-elle toujours aussi forte ?

Je reçois beaucoup de témoignages de gens qui agissent à leur petit niveau pour perpétuer la mémoire de Samuel. Il y a, par exemple, ce groupe Facebook, "Les salles de cours de Samuel Paty", qui recense tous les endroits où son portrait est affiché ; l'association "Les amis de Samuel Paty" qui a lancé une pétition pour rebaptiser de son nom le collège du Bois d'Aulne, de Conflans-Sainte-Honorine, où il exerçait ; ou encore cet autre groupe Facebook, "Les 800 000 feignasses" qui a monté une cagnotte pour son fils. Pour ma part, je suis régulièrement invité à des inaugurations de salles Samuel Paty ou autres divers évènements. J'essaye de m'y rendre dans la mesure du possible. Le message que j'ai posté sur Twitter le 18 septembre dernier a été vu par des centaines de milliers de personnes et suscité une vive émotion. C'était le jour de son anniversaire. Il aurait eu 48 ans.