L'immigration européenne n'est pas (tout à fait) ce que vous croyez. Une réalité mérite en effet d'être prise en compte, au-delà de la question des migrants et des divergences entre pays membres de l'UE sur le sujet : les mouvements migratoires à l'intérieur même des pays membres. Cette réalité-là ne fait jamais le buzz dans la twittosphère, alors qu'elle est également lourde de conséquences sur le plan social et politique. D'évidence, on ne perçoit pas le phénomène de l'immigration de la même manière selon que l'on réside dans un pays à forte natalité et faible émigration ou l'inverse.
L'Institut Montaigne et Terra Nova, deux think tanks engagés dans un travail de longue haleine sur le dossier migratoire européen, ont creusé la question dans une note d'étape* à laquelle l'Express a eu accès et qui révèle l'ampleur méconnue de ces flux migratoires. Trois grands groupes se distinguent : les pays en perte de vitesse démographique, se vidant de leurs habitants en raison d'une faible natalité et d'une forte émigration ; les Etats hybrides, où la baisse des naissances est compensée par le nombre de nouveaux arrivants, et ceux, dynamiques (dont la France), qui combinent des taux de fécondité élevés avec une immigration significative.
La situation qui illustrant le mieux les liens entre démographie, crise économique et montée des tensions politiques est celle de l'Italie : entre 2014 et 2017, le solde naturel - la différence entre les naissances et les décès - y est devenu négatif, tandis que chaque année, en moyenne, 300 000 personnes posaient leurs valises sur le territoire, et environ 150 000 partaient vers des pays de l'UE et hors UE. Le tout tandis que la récession s'installait.

Les pays européens n'ont pas le même vécu migratoire
© / L'Express
"Déséquilibres économiques et démographiques vont de pair et s'aggravent les uns les autres, relève Nicolas Bauquet, directeur des études à l'Institut Montaigne et coauteur de la note. Les premiers entraînent des déplacements de population, en particulier chez les jeunes et les plus qualifiés, départs qui provoquent une perte de capital humain, une pression à la baisse sur les salaires du pays d'origine, où le niveau de qualification décroît, et donc un appauvrissement général." Sans compter l'affaiblissement du système social, les émigrés cotisant pour leur retraite dans leur contrée d'arrivée. Ceux qui restent en viennent à nourrir un sentiment d'angoisse face à l'avenir, de perte d'identité nationale et d'abandon, dont les populistes profitent à premier chef. Matteo Salvini, le patron de la Ligue, a su saisir sa chance dans la Botte, où le mécanisme que l'on vient de décrire joue aussi à plein à l'échelle des régions, avec le décrochage de l'Italie du Sud.
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Mais c'est en Europe centrale et orientale que l'impact de la crise démographique se fait le plus sentir. C'est aussi là que l'on trouve, sans surprise, les Etats membres les plus réticents à une politique migratoire commune. Dans cette partie du Vieux Continent anciennement communiste, les pays ressentent une véritable "anxiété démographique", selon la fameuse formule du géopoliticien bulgare Ivan Krastev. Au déclin des systèmes de santé initié depuis les années 1970 s'est ajouté le contrecoup économique du passage à l'économie libérale. La décennie 1990 a vu une forte augmentation de la mortalité, alors que la fécondité s'effondrait et que l'espérance de vie stagnait. Hormis la République tchèque, la Slovaquie et la Slovénie, ces pays connaissent une émigration massive. La Bulgarie est particulièrement touchée, ainsi que la Hongrie de Victor Orban, qui devrait perdre pas moins de 20 % de sa population d'ici à 2100.
Que faire ? Imaginer des procédures encourageant ceux qui sont partis à revenir sur leur terre d'origine ; agir de sorte que les Etats bénéficiant de la fuite des cerveaux indemnisent les pays où les personnes ont été formées ; intégrer le paramètre démographique dans la distribution des fonds structurels. Bref, ne pas se contenter de faire fonctionner la libre circulation, mais l'accompagner.
* Les trois Europes migratoires
