"Une crise absurde, ridicule, orchestrée par des charlots" : les Italiens n'ont pas de mots assez sévères pour qualifier la bagarre parlementaire qui a entraîné le départ du Président du conseil, Mario Draghi. Privé de ses deux murs porteurs, le mouvement 5 Etoiles et le centre droit, le gouvernement d'union nationale s'est effondré à un moment critique.
Avec une dette publique qui avoisine les 3 milliards d'euros, l'Italie s'est engagée à mener des réformes libérales pour bénéficier des 200 milliards d'euros du plan européen de relance. "Notre pays ne peut pas se permettre de faire une pause dans les interventions indispensables pour faire face aux difficultés économiques", a rappelé le président de la République, Sergio Mattarella. Il faut aller vite. Si vite que la communauté juive a accepté que les élections coïncident avec Rosh Hashanah, alors que l'on ne vote jamais en Italie durant les fêtes religieuses.
Règlement de comptes
En deux mois, les partis vont donc devoir improviser des listes électorales dans un Parlement qui va subir une cure d'amaigrissement, suite à la réforme constitutionnelle de 2020. Et se réconcilier avec les 70 % d'Italiens qui ne voulaient pas d'élections anticipées. Pour empêcher la démission de Draghi, la société civile s'était mobilisée comme jamais. Syndicats, entrepreneurs, élus locaux et citoyens avaient lancé des appels au maintien en place du chef du gouvernement. Las. Sur les ruines du gouvernement, la classe politique règle maintenant ses comptes, chacun renvoyant à l'autre la responsabilité de la crise. Chez les 5 Etoiles et dans le parti de Berlusconi, des poids lourds quittent leur formation. A la Ligue, d'autres restent, mais contestent le chef. "Dans le débat au Sénat, la dignité du Parlement et de la politique ont été offensés", juge l'influent Giancarlo Giorgetti, qui représente la base électorale traditionnelle de la Ligue du Nord.
Les électeurs assistent, dégoûtés, à ce qu'ils considèrent comme de mauvais jeux de palais aux dépens de l'intérêt du pays. "Les acteurs de la représentation démocratique ne sont plus crédibles parce qu'ils ne sont plus capables de tenir une position. Ils se bagarrent et sont esclaves de leurs stratégies à très court terme. Cela est vécu par les citoyens comme un déclin de la représentation démocratique. C'est très dangereux car l'histoire nous montre que dans ces cas-là, le raccourci consiste à choisir un leader fort. C'est l'antichambre du fascisme", juge Luca Verzichelli, professeur de sciences politiques à l'université de Sienne, pour qui "la démocratie parlementaire italienne est gravement malade".
Programmes incompatibles
Dans les sondages précédant le départ de Mario Draghi, la coalition de droite était donnée gagnante avec plus de 45 % des suffrages pour l'attelage réunissant Fratelli d'Italia (Giorgia Meloni, 22 %), la Ligue (Matteo Salvini, 14,6 %) et Forza Italia (Silvio Berlusconi, 8,6 %). Seule à être restée dans l'opposition durant la législature avortée, la post-fasciste Giorgia Meloni, grande rivale de Matteo Salvini, a de bonnes raisons de se voir première femme à la tête d'un gouvernement en Italie.
Pour autant que tienne la coalition, observe l'ancien ministre et dirigeant du think tank Astrid, Franco Bassanini, "ces partis sont prêts à aller ensemble aux élections, mais avec des programmes qui ne sont pas cohérents entre eux. Sur la politique internationale, Forza Italia est européiste et atlantiste, Fratelli d'Italia est atlantiste mais eurosceptique, tandis que la Ligue est partagée entre européistes et eurosceptiques, atlantistes et prorusses." Luca Verzichelli poursuit : "Avec un gouvernement tiré par Meloni et un Matteo Salvini qui redevient critique de l'Europe, l'Italie perdrait beaucoup de poids à Bruxelles."
Mais d'ici aux prochaines élections, le 25 septembre, les experts s'attendent à des surprises. "De nouvelles coalitions vont apparaître", prévoit l'analyste politique Alessandra Ghisleri. "C'est une vieille leçon de la politique, ajoute le spécialiste des sondages Lorenzo Pregliasco. On sait comment commencent les campagnes électorales, mais on ne sait jamais comment elles finissent."
