Pour les 236 résidents des quatre Ehpad municipaux de Nice, c'est un nouveau coup dur : le maire LR de la ville, Christian Estrosi, a annoncé jeudi la suspension des visites au sein de ces établissements, ainsi qu'une série de nouvelles restrictions. "J'assume des choses qui peuvent paraître impopulaires", a commenté l'élu, avant d'assurer que "des mesures sans doute plus fortes encore" pourraient être prises dans les semaines à venir. "La situation est grave", a-t-il ajouté, rappelant que la progression du virus est "exponentielle" dans les Alpes-Maritimes, département classé rouge depuis le 28 août dernier.

Mais cette décision, qui intervient quelques mois seulement après la levée du confinement, inquiète les directeurs d'Ehpad et les associations. "Il faut dire les choses comme elles sont : à ce rythme-là, on va finir par tuer nos personnes âgées", déplore Claudette Brialix, présidente de la Fédération nationale des personnes âgées (FNAPAEF). "Qu'est-ce qu'on va leur dire ? Qu'elles doivent continuer de vivre pour passer leurs journées seules, sans familles, sans amis, dans des conditions parfois déplorables ?", s'interroge l'associative, qui craint que les seniors ne "se laissent dépérir" si de telles mesures d'isolement venaient à se multiplier.

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"Pendant le confinement et les mois qui ont suivi, nous avons assisté à de nombreux phénomènes dits 'de glissement'", abonde Didier Sapy, directeur de la Fédération Nationale Avenir et Qualité de Vie des Personnes Âgées (FNAQPA). "L'isolement psychologique et social qu'engendrent de telles mesures peut, à terme, devenir dangereux", prévient-il.

"À quoi bon continuer ?"

Durant les mois de confinement, alors que les résidents des Ehpad étaient isolés dans leurs chambres et que les visites aux plus âgés étaient interdites, Didier Sapy a en effet pu constater un phénomène inquiétant, aux conséquences graves. "De nombreux seniors se sont tout simplement laissés glisser", explique-t-il à L'Express. "Petit à petit, face à l'isolement, certaines personnes âgées ont développé une forme de dépression. Elles rechignaient à se lever, se laver, manger", décrit-il. "En résumé, elles se laissaient mourir", résume Claudette Brialix.

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"Tout commence par un profond ennui", raconte la présidente de la FNAPAEF. "Sans but précis, les résidents refusent d'abord de se changer, puis de manger, de prendre leurs médicaments. C'est une forme de long suicide, inconscient et lent", décrit-elle. Pour l'associative, ce phénomène découle surtout d'une "solitude extrême", lié à un contexte particulier. En situation de crise sanitaire, les soignants - déjà en sous-effectif dans la majorité des Ehpad -, n'ont "plus eu le temps de s'occuper convenablement de leurs résidents", regrette Claudette Brialix.

"Les personnes âgées croisaient un soignant pendant dix minutes le matin, pour une toilette express. Elles mangeaient seules, dans leur chambre, en attendant qu'on leur apporte un plateau ou que l'on vienne les débarrasser. Certaines ne sont plus capables de bouger, et ont dû passer des journées entières dans leur lit. D'autres, atteintes par exemple de la maladie d'Alzeimer, se sont complètement perdues dans un rythme quotidien bouleversé", liste l'associative. "Il n'y a plus de famille pour aller se promener un peu, plus d'animations, plus de déjeuners collectifs. Il n'y a plus de jeux avec les autres résidents, plus de discussions, plus de rendez-vous dominical avec les petits-enfants. Alors beaucoup se disent : à quoi bon continuer ?'".

"Le virus peut se répandre comme une traînée de poudre"

"La première fois, les résidents ont plutôt bien accepté la situation. Mais maintenant qu'ils savent ce que c'est, cela risque d'être beaucoup plus compliqué", commente de son côté Annabelle Vêques, directrice de la Fédération nationale des associations de directeurs d'établissements et services pour personnes âgées (FNADEPA). Alors qu'entre mars et mai dernier, l'intégralité des Français subissait le confinement, "l'isolement était plus simple à accepter", souligne-t-elle. "Les résidents risquent désormais de rejeter cette nouvelle entrave à leur liberté", ajoute Didier Sapy.

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"Beaucoup de personnes âgées ont conscience qu'il ne leur reste que quelques mois à vivre, et se disent que ça ne vaut pas le coup de les passer loin de leurs proches", regrette le directeur. Pourtant, ces mesures sanitaires ont permis "de sauver de nombreuses vies", rappelle-t-il. "Plus de 90% des décès du Covid concernent les plus de 65 ans, et dans les Ehpad, la population est à très haut risque. Si le virus entre, il peut se répandre comme une traînée de poudre, nous l'avons vu de nombreuses fois".

Pour Annabelle Vêques, les mesures de confinement sont même, dans certains cas, "absolument nécessaires". "Mais de telles décisions ne peuvent être prises de manière unilatérale", juge-t-elle. "Il faut discuter avec les directeurs d'Ehpad, et décider au cas par cas. Il faut de la prudence, certes, mais évitons d'aller trop loin : un isolement généralisé n'est pas une bonne solution", estime la directrice de la FNADEPA.

"On a pris certaines habitudes"

En attendant, Annabelle Vêques se veut rassurante : elle assure que les conditions ne sont aujourd'hui "pas les mêmes" qu'en mars dernier. "On a des tests, on a des masques, on a pris certaines habitudes", explique-t-elle. "Si les portes doivent se refermer parce qu'une situation très locale le justifie, nous avons de nouveaux outils pour remédier à la solitude de nos résidents".

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Parmi ces outils, la directrice évoque "des visio-conférences, des tablettes numériques pour garder le lien avec la famille, des animations dans les jardins ou les couloirs...". "Notre but, c'est que les résidents puissent avoir la vie la plus normale et la plus animée possible, malgré une situation loin d'être optimiste", conclut Annabelle Vêques.

Pour Didier Sapy, tout dépend de la configuration de l'établissement. "Il est largement possible de réorganiser l'espace, de créer des 'zones Covid' pour tout de même voir les familles", propose-t-il. "Et si cela n'est pas possible, tenter de permettre aux résidents de manger en petit groupe, de se retrouver malgré tout". Une chose est sûre : pour le directeur de la FNAQPA, les décisions "doivent être prises au cas par cas". "C'est du sur-mesure. Il ne faut en aucun cas obliger tous les Ehpad à isoler leurs résidents. Nous irions droit dans le mur", préconise-t-il.