Le premier épisode de notre enquête a exploré les ressorts du nouveau pouvoir de Stéphane Bern : sa rencontre avec Emmanuel Macron, sa nomination comme chargé de mission "patrimoine", ses relations amicales avec Brigitte Macron et celles plus houleuses avec le ministère de la Culture. Dans l'épisode 2, se dévoile une autre face de son influence : sa capacité à prendre des accents "gilets jaunes" et son extrême popularité dans une France qui se sent délaissée par les responsables politiques classiques.
Chapitre 3 : De Bayou à Le Pen, ils se revendiquent tous de lui
Pour les politiques en mal d'amour, poser avec Stéphane Bern est devenu un sport de campagne. En mai, à la veille des régionales, il s'est autorisé une promenade à Cergy-Pontoise avec Valérie Pécresse au sujet du sauvetage de la maison de Gérard Philipe. Récemment, il a posé avec Laurent Wauquiez dans Paris Match à propos du futur musée de Saint-Exupéry dans l'Ain, projet soutenu par la région Auvergne - Rhône-Alpes. Et ne l'accusez pas de ne faire que le jeu de la droite : en février dernier, il a accompagné Julien Bayou, le leader d'Europe Ecologie - les Verts (EELV), sur l'île Seguin, à Boulogne-Billancourt, pour protester contre un projet de construction de tours. Son soutien en a fait tousser certains chez les Verts. Pas Julien Bayou ni ses amis qui considèrent qu'ils ont plus à gagner qu'à perdre au soutien de Stéphane Bern. "Il a convoqué Victor Hugo contre les démolisseurs, il a beaucoup écouté pour commencer et a été beaucoup plus pertinent que nombre d'hommes politiques", souligne Pauline Rapilly-Ferniot, élue EELV de Boulogne.
Dans son combat contre les éoliennes, une ribambelle de responsables, de Marine Le Pen à Xavier Bertrand et jusqu'à certains membres du Parti communiste, sont sur la même ligne que lui et le citent volontiers. Il s'en accommode tant qu'on ne le récupère pas trop ostensiblement. A l'exception de son récent macronisme, le seul engagement politique qu'on lui connaît remonte à la fin des années 1990. Il habite alors le IXe arrondissement de Paris et devient adjoint à la Culture du maire RPR. Mais quelques mois plus tard, il annonce que, pour la campagne de 2001, il soutiendra le candidat socialiste, proche de Bertrand Delanoë. Un soutien plus amical que militant, son action se limitant à la présidence du conservatoire municipal. Depuis, il se tient loin de la politique.
La réciproque n'est pas vraie. Tous les élus rêvent de profiter de son aura. Avec un compte Twitter suivi par 470 000 abonnés, Stéphane Bern est une vraie puissance de feu acquise au fil des années de télé. La France regarde ses Secrets d'histoire, écoute son Historiquement vôtre sur Europe 1, le lit chez Albin Michel - les premiers tomes de Secrets d'histoire se sont vendus à 100 000 exemplaires et chaque nouveau livre s'écoule entre 30 000 et 50 000 copies. Son influence se mesure aux remerciements qu'il reçoit lorsqu'il révèle les 100 lieux bénéficiaires du Loto du patrimoine ou à cette petite phrase entendue en marge d'une manifestation : "Ah, si on avait Stéphane Bern avec nous, on serait sauvés". Toujours souriant, toujours gentil, il a une force de travail qui l'amène à souvent dire "oui". Ce qui le rend très populaire. Dans tous les sens du terme.
Chapitre 4 : Quand l'amateur des têtes couronnées devient l'idole des gilets jaunes
Lui qu'on soupçonne volontiers de ne s'intéresser qu'aux châteaux et aux châtelains s'emploie à démontrer qu'il est bien davantage que cette image réductrice. Le patrimoine, c'est sa passion. Et s'il a pu paraître parfois élitiste, son installation dans le Perche l'a définitivement guéri de son parisianisme. Pour le Loto du patrimoine, il prend soin de sélectionner aussi des lieux symboles du passé industriel ou des traditions rurales (anciennes usines, fours à pain, pigeonniers...). Il rappelle volontiers cette visite au musée de l'histoire vivante de Montreuil avec l'Insoumis Alexis Corbière. Il y avait admiré des portraits de Lénine et s'était vu remettre un buste de Robespierre en guise de cadeau... sans jamais perdre son légendaire sourire. On croyait le piéger, il a intégré le moment à son iconographie populaire. A ceux qui lui reprochent de préserver une France sous cloche, loin des évolutions économiques du temps, il rétorque emploi artisanal, savoir-faire exportable et retombées économiques du tourisme. Il se tient soigneusement à l'écart d'un Eric Zemmour avec qui il a longtemps partagé la même éditrice et une maison commune, Le Figaro. Dans ses émissions, il se fait moins épingler pour sa vision orientée de l'Histoire qu'un Lorànt Deutsch, par exemple.
On l'imagine volontiers ami du gotha, un peu snob, il se fait désormais le chantre de la France rurale, abandonnée. Avec des mots qui font écho à ceux des gilets jaunes première époque. Devant L'Express, il prend l'exemple de Perpignan : "J'avais dit à l'ancien maire qu'il fallait sauver les maisons moyenâgeuses du quartier gitan, qu'il ne fallait pas les détruire et donner le lieu aux promoteurs. Je l'avais prévenu, vous allez perdre la mairie et l'extrême droite gagnera. Et regardez ce qu'il s'est passé." La ville des Pyrénées-Orientales n'est qu'une parmi d'autres. Stéphane Bern est convaincu que la colère de la France "rurale" est alimentée par l'abandon des bâtiments anciens, une église qui s'abîme, une maison insolite qui s'effondre. "Le patrimoine touche bien plus profondément qu'on ne croit, on est sur une question d'identité. Il y a une méconnaissance de tous ces énarques sur ces sujets. A Paris, on méprise la ruralité en permanence ! Ces gens deviennent des citoyens de seconde zone", lâche-t-il à L'Express.
Il y a quelques années, personne n'aurait parié sur Stéphane Bern, le trublion, le royaliste comme représentant d'une France populaire désespérée. Et pourtant. Son numéro de portable est un secret de polichinelle, son adresse mail est facilement dénichable. Alors, on lui écrit, on le sollicite, ici pour des gradins qu'un élu veut installer dans un amphithéâtre antique, là pour des éoliennes trop proches d'un château, ici encore pour accélérer un dossier de classement. Il signe volontiers des pétitions qui prennent une autre ampleur lorsqu'il y appose son nom. Il se déplace quand son agenda le permet. Il ne répond pas toujours favorablement à une demande de soutien personnalisé ou à une proposition de visite, mais il prend le temps d'un courrier, d'un message. Et c'est suffisamment rare pour lui valoir reconnaissance. A Ville-d'Avray, dans les Hauts-de-Seine, il a répondu présent pour sauvegarder les arbres des étangs de Corot quand l'exécutif passait outre les oppositions. En mai, il est venu défendre à Meudon une villa Napoléon III, prochainement vendue à un promoteur immobilier et entourée d'immeubles. "J'avais invité le maire, il n'était jamais venu. Parce qu'il y avait Stéphane Bern, il s'est déplacé. Ce dernier donne une médiatisation extraordinaire aux combats", se félicite François de Vergnette, l'un des membres du collectif de la villa Schacher. Peu importe, presque, que son intervention n'ait pas eu d'effet concret et que les projets combattus aillent à leur terme. Sa présence a redonné aux habitants l'impression d'être écoutés.
Découvrez l'épisode 3 >> Bern tire son bilan : "Nous, on a sauvé 300 monuments. La Culture, c'est combien ?".
