Des légumes et des fruits sous emballage, sans date de péremption : c'est l'initiative que va mettre en place l'enseigne de grande distribution Waitrose au Royaume-Uni, dès le mois de septembre. Le but : encourager les ménages à conserver leurs denrées plus longtemps pour réduire le gaspillage alimentaire. Ainsi, la chaîne supprimera les mentions "best before" (meilleur avant), une date indicative au-delà de laquelle le produit reste consommable sans danger, sur près de 500 produits frais. "Nous estimons que la suppression de ces dates pourrait sauver l'équivalent de 7 millions de paniers de nourriture", indique Waitrose dans un communiqué.

En France, les dates de consommation ont déjà disparu des fruits et légumes emballés. En supprimer d'autres serait-il envisageable ? "La première étape, c'est de sensibiliser les consommateurs au maximum", souligne Simon Foucault, responsable des affaires publiques chez Too Good To Go. L'application "antigaspi", accompagnée d'une quinzaine d'acteurs de l'agroalimentaire, a lancé le "pacte sur les dates de consommation" en 2020. Aujourd'hui, il agrège 65 signataires, comme Carrefour, Intermarché, Danone ou encore Nestlé. Ensemble, ils ont pris dix engagements pour réduire le gaspillage alimentaire tout en se concentrant sur les dates de consommation. "L'objectif est de faire comprendre au consommateur qu'il existe deux dates différentes : la date limite de consommation (DLC, "à consommer avant le"), que l'on retrouve sur les produits ultra-frais et au-delà de laquelle ils ne peuvent plus être consommés sans risque sanitaire ; et la date de durabilité minimale (DDM, "à consommer de préférence avant le") qui est informative et présente sur les produits secs. Au-delà de cette date, le produit aura perdu ses qualités organoleptiques (le fondant, le croquant ou le moelleux), mais il ne présentera aucun risque pour la santé", explique Simon Foucault.

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"Avant de jeter, observez, sentez, goutez"

Selon une enquête de la Commission européenne, 53% des Français ne savent pas faire la différence entre ces deux dates, ce qui les rend responsables de 20% du gaspillage alimentaire dans les foyers. Les enseignes de grande distribution se sont alors engagées à mettre en place une grande campagne de sensibilisation sur les réseaux sociaux. Sur certains emballages, on retrouve également des pictogrammes pour accentuer la différenciation visuelle entre les deux dates. Ils indiquent : "avant de jeter, observez, sentez, goutez", afin d'encourager le consommateur à utiliser ses sens. "Un peu comme le faisaient nos grands-parents avec un paquet de biscuits", se rappelle le responsable. Au total, 3000 gammes bénéficient de ce pictogramme, soit 300 millions de produits, selon Too Good To Go.

Certaines chaînes de grands magasins sont allées plus loin, comme Système U, qui a décidé de reculer certaines dates. "On a pu le faire sur des produits de notre marque distributeur grâce à nos bonnes relations avec les industriels. Il n'y a aucun risque", assure Thierry Desouches, responsable communication chez Système U. Ainsi, depuis 2018, le chaîne a repoussé la DLC de quatorze jours en moyenne pour 223 références (yaourts, charcuteries...).

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Selon une étude de l'association anti-gaspillage WRAP, en ajoutant un jour supplémentaire sur la durée de vie des produits, on évite le gaspillage de 80 000 tonnes de denrées chez les distributeurs, avec un gain financier de 100 millions d'euros. Pour rappel, en France, ce sont près de 10 millions de tonnes de nourriture consommable qui sont jetées chaque année, selon l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe).

Vers une disparition totale des DDM ?

Dès 2018, Carrefour a également repoussé la date limite de plus de 500 produits : sept jours pour les pâtes brisées et feuilletées, dix pour certains fromages blancs, quinze pour les lardons, ou encore trente pour certains desserts. Le groupe mené par Alexandre Bompard a également mis en place un rayon "antigaspi", dans lequel il propose des produits dont la DDM est dépassée, à -30% voire -50%. "A titre d'exemple, après les fêtes, le pain invendu destiné aux toasts va se retrouver proposé à bas prix dans ce rayon en février", indique Bertrand Swiderski, directeur développement durable du groupe Carrefour. Mettre à la vente un tel produit n'est pas une infraction en France, mais pour David Rousset, secrétaire général de l'Association Force Ouvrière consommateurs (Afoc), "c'est totalement contre-intuitif pour le client". Le juriste l'assume : il voudrait que les DDM disparaissent totalement. "La date de durabilité minimale est purement indicative et fixée unilatéralement par les fabricants. Elle ne repose sur aucune norme, sauf peut-être des arrière-pensées marketing, et entraîne de la surconsommation. S'il n'y avait qu'une seule date limite de consommation, en termes d'informations, de lisibilité et de transparence, le consommateur serait gagnant."

Problème : si le Royaume-Uni a pu décider de manière unilatérale de supprimer certaines DDM depuis le Brexit, la France est limitée par le règlement européen de 2011, dit INCO, qui oblige l'apposition des dates de péremption à tous les Etats membres et fixe le cadre légal. Hormis certains produits compris dans l'annexe 10, comme le sucre ou le vinaigre, tous les emballages de produits de grande consommation doivent comporter une date de péremption. "Nous avons écrit à la Commission européenne pour tenter de voir si on ne pouvait pas aller plus loin en modifiant le règlement INCO, précise Bertrand Swiderski. Nous avons notamment demandé la suppression de la DDM pour les pâtes alimentaires sèches, le miel, les légumineuses, ou encore les produits vinaigrés..." Carrefour n'a pas reçu de réponse pour le moment mais au niveau européen, le sujet du gaspillage alimentaire est bien sur la table. Dans l'UE, environ 87,6 millions de tonnes de denrées alimentaires sont perdues ou gaspillées chaque année.