L'EXPRESS : Vous avez créé la fondation Solar Impulse il y a un peu plus de quatre ans, avec l'objectif de sélectionner des solutions rentables, créatrices d'emplois qui développent des industries tout en protégeant l'environnement. Comment est née cette idée ?

Bertrand Piccard : Depuis longtemps je côtoie les chefs d'Etat et les grands industriels pour les sensibiliser aux questions environnementales. Mais je me suis rendu compte que trop souvent le discours écologique passait mal parce qu'il était présenté de façon trop dramatique et nécessitant des dépenses exorbitantes. Je me souviens précisément de l'origine de la création de la fondation : alors que je faisais un discours durant la COP 22 à Marrakech devant un parterre de responsables politiques, j'ai compris que mes mots étaient trop théoriques et qu'il fallait se montrer plus pragmatique pour retenir leur attention. Sans l'avoir anticipé et voyant qu'ils m'écoutaient jusque-là de façon polie, je me suis engagé à revenir devant eux avec "1 000 solutions" pratiques, immédiatement réalisables dont ils pourraient s'emparer. Je ne sais pas pourquoi j'ai proposé ce chiffre, cela m'est venu spontanément. Mais il a soulevé un tonnerre d'applaudissements auxquels je ne m'attendais pas. Ce jour-là, peut-être est-ce lié à ma formation de psychiatre, j'ai compris qu'il faut parler le langage de ceux que l'on veut convaincre.

Depuis, vous avez travaillé avec un panel de 420 experts et aujourd'hui vous pouvez annoncer que vous avez atteint cet objectif de 1 000 solutions ?

Absolument. Et rétrospectivement je mesure tout le travail accompli parce que c'était un pari osé. Le credo est que chacune de ces solutions que nous avons labélisées doit être capable de protéger l'environnement et doit être rentable. J'insiste sur cette notion de faire du profit et de créer des emplois en changeant ce qui pollue pour protéger notre environnement. Nos travaux et le processus de désignations des projets furent longs voire lourds, mais il se répartit dans de nombreux domaines : eau, énergie, construction, mobilité, industrie, agricultures, etc. A chaque fois, ce qui nous a guidé a été de rendre le système plus efficient. Je n'aime pas trop le terme, mais nous disposons désormais d'un "catalogue" assez exhaustif pour donner des outils aux décideurs qui permettent ce changement d'approche et aller vers des politiques environnementales ambitieuses.

Utilisons cet argent en faveur de ce qui est rentable écologiquement !

Vous faites cette annonce dans un contexte économique difficile lié à la pandémie du Sars-Cov-2. Ne pensez-vous pas que les décideurs vous répondront qu'ils ont d'autres priorités en ce moment ?

Bien au contraire. Cela fait des décennies que l'homme se croyait invulnérable. Puis peu à peu, il a pris conscience qu'il ne maîtrisait pas la Nature. Avec le Covid-19 dont l'origine animale fait peu de doute, il comprend que la Nature peut se retourner contre lui et il mesure sa fragilité. Mais il faut avancer de façon optimiste : avec les vaccins nous pouvons espérer voir le bout du tunnel et partout dans le monde, comme chez vous en France, les pays lancent des plans de relance économique inédits par leur ampleur depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et la reconstruction. Il s'agit de milliards et de milliards d'euros ou de dollars avec des prêts à taux zéro. Je dis que c'est une aubaine : utilisons cet argent en faveur de ce qui est rentable écologiquement !

Comment allez-vous procéder pour faire connaître vos 1 000 solutions / innovations auprès des responsables politique et économique ?

Grâce au site de la fondation Solar Impulse, ils ont déjà un panel très concret selon leur activité. Un seul exemple ? Vous possédez une ou des usines. Or les industries rejettent de 20 à 40% de l'énergie qu'elles consomment sous forme de chaleur. Il existe des moyens pour récupérer cette dernière, la stocker et la réinjecter. Je prends à dessein un cas français avec la société Eco-Tech Ceram. Grâce à un partenariat avec le CNRS, elle a développé une pile rechargeable baptisée EcoStock. Il s'agit d'un container thermiquement isolé bourré de briques en céramique qui peuvent supporter des températures jusqu'à 1 000° Celsius. Branché au circuit, le container récupère la chaleur, la conserve pendant plusieurs jours s'il le faut et peut la redistribuer sous forme d'électricité. C'est techniquement simple, facile à mettre en oeuvre, peu coûteux finalement en investissements et cela vous fera gagner de l'argent. Voilà typiquement le genre de solutions que nous mettons en avant et dont n'importe quel chef d'entreprise peut s'emparer.

On comprend le côté pratique, concret et même individuel. Mais pour une mise en place à grande échelle ne faut-il pas des plans d'actions un niveau d'un pays ?

Je crois plus à mille petits pas qu'à un pas de géant pour faire avancer les choses. Mais vous avez raison sur un point, les différentes échelles sont intimement connectées. Parmi nos solutions labélisées, il y en a que l'on peut mettre en place au niveau de chaque individu et d'autres qui ne peuvent l'être qu'en concertation. Notamment avec les autorités publiques qu'il faut sensibiliser aussi. Là encore, je me contente de vous donner un seul exemple, toujours français et dans le domaine automobile. C'est ANTISMOG, un module qui s'adapte sur un moteur classique thermique et permet de diminuer de 80% ses émissions de particules toxiques et de faire baisser sa consommation de 20%. Pour moi, c'est un petit dispositif révolutionnaire. Et bien, si demain vous voulez l'installer sur votre propre véhicule, vous aller vous heurter à des contraintes législatives, la plus embêtante étant que si vous modifiez votre moteur, vous perdez la garantie du constructeur. Souvent, il existe des choses simples à mettre en place mais on se trouve empêché. Il faut donc que le plus grand nombre d'acteurs soient au courant de ce qui se fait pour simplifier les démarches. Aujourd'hui, sur ce dossier ANTISMOG, nous sommes en discussion avec deux régions, le Grand Est et l'Ile-de-France d'un côté et le ministère de l'Environnement de l'autre pour faire disparaître ces contraintes administratives.

Et au niveau des chefs d'Etat que vous rencontrez régulièrement, vous allez tenir le même discours pragmatique ?

Oui. A quelques exceptions près, je crois que les hommes d'Etat actuellement au pouvoir font partie d'une même génération et se sentent tous concernés par l'Environnement. Seulement, souvent ils ne savent pas comment s'y prendre. Et il faut reconnaître qu'en vingt ans, on a peu avancé collectivement parce qu'il manquera toujours une virgule à un traité mondial et que l'on voudrait un consensus parfait. C'est presque logique que l'on n'y arrive pas. Comment voulez-vous mettre en adéquation les éoliennes danoises et le pétrole d'Arabie ? Mais chacun peut faire des choses dans ses propres frontières. Nous sommes le 13 avril et d'ici à la COP 26 qui se tiendra au mois de novembre 2021 en Ecosse, la fondation Solar Impulse réalisera une étude pour montrer comment utiliser nos 1 000 solutions à l'échelle d'un pays. Nous ferons ce "cleanprint" pour l'Ecosse qui servira aux autorités pour moderniser leur cadre juridique et faciliter l'adoption des solutions que nous avons labellisées. Ce sera une façon de proposer un chemin concret vers la réalisation de leur engagement en matière de climat. Si l'on parle de consensus, j'espère convaincre, durant cette COP 26, tous les pays à faire la même démarche.

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