Devant l'écran, une dizaine de photos aux couleurs criardes défilent. "Permis bateau, 300 euros", promet une annonce en lettres bleu fluo. "Code auto/moto, 400 euros", indique une autre, montage de panneaux routiers et de voiture haut de gamme en arrière-plan. "Dossier crédit ou logement, 250 euros", propose une dernière offre. Dans la boucle Telegram rejointe anonymement par L'Express, le vendeur récapitule, messages après messages, la liste des faux papiers qu'il peut envoyer en quelques jours à ses clients. Et parmi eux, de nouvelles offres se sont glissées. "Pass sanitaire, test PCR", propose ainsi le faussaire, à grand renfort d'emojis et de lettres capitales. "Enregistré sur Ameli et sur Tous AntiCovid, toujours dispo, profitez-en", martèle-t-il à ses potentiels acheteurs, avant de les renvoyer vers une boucle privée, afin de traiter "n'importe quelle demande" en "express".

Pour accéder à ces ventes illégales sur messagerie cryptée, rien de plus simple. Sur Twitter, une multitude de comptes sous pseudo proposent aux internautes de les rejoindre sur Snapchat ou Telegram via un QR code ou un lien direct, afin d'acheter de faux passes vaccinaux et tests PCR négatifs. Sur les groupes Facebook d'antivax, les adresses de ces comptes s'échangent même en commentaires, tandis que les stories Instagram d'utilisateurs anonymes regorgent de propositions de documents falsifiés. En quelques clics, et avec les bons mots-clés, tout un monde de faux papiers s'ouvre à n'importe quel internaute. "En combien de temps serait-il possible de recevoir un passe sanitaire ?", demandons-nous par messages privés à l'un de ces vendeurs sur Telegram. Deux heures plus tard, la réponse tombe. "Moins de 24 heures", promet notre interlocuteur. "Si tu me fais le paiement maintenant, tu l'as peut-être dans la journée, maximum demain matin", ajoute-t-il.

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Comme au marché, la négociation commence. 150 euros pour un passe vaccinal complet, prix unique. Le document sera "officiel et enregistré sur Ameli", et peut même nous être envoyé en PDF. "Bien sûr, tu pourras le scanner dans Tous AntiCovid et tu pourras tout faire avec, c'est le vrai, officiel", est-il précisé. Le faussaire est même capable d'annoncer le type de vaccin virtuellement reçu : ce sera Pfizer. L'échange s'arrête là, mais d'autres groupes sont contactés. "Tu peux l'avoir en 12 heures", nous garantit l'un d'entre eux, proposant des documents "à la carte". 80 euros pour une dose de rappel supplémentaire, 150 euros pour le passe vaccinal complet. "J'ai besoin de ton nom, prénom, numéro de sécurité sociale", nous est-il demandé. Hésitation. "Ça ne t'intéresse plus ?", relance rapidement le vendeur qui, après discussion, accepte une proposition pour deux passes à 200 euros, garantissant qu'ils pourront être scannés dans l'application Tous Anticovid et permettront "d'aller partout". La transaction n'aura jamais lieu. Mais pour certains acheteurs, moins scrupuleux et réellement intéressés, l'échange se fait aussi facilement que pour une livraison de nourriture en ligne ou un achat de meubles entre particuliers.

Faux passes "à tous les coins de rue"

"Je n'avais pas envie de me faire vacciner, donc j'ai trouvé d'autres solutions", témoigne Théo*, employé de restauration sur la Côte d'Azur. Infecté par le Covid-19 l'été dernier, le jeune homme connaît quelques mois de répit, utilisant son test positif, équivalent à une dose de vaccin, comme passe sanitaire. Mais en octobre, et à l'approche de la saison d'hiver, il réalise que le document ne sera plus valable très longtemps, et pourrait bien mettre en péril son contrat. "Je suis donc allé voir mon médecin traitant, avec qui je m'entends bien, pour lui demander s'il pouvait me procurer un faux passe en échange d'une certaine somme d'argent", raconte Théo, sans le moindre regret. L'homme refuse, mais lui indique le contact d'une consoeur, à quelques kilomètres de là, qui accepterait de lui fournir le document. Délivré par une professionnelle de santé, ce dernier serait valable aux yeux de la Sécurité sociale et de l'application Tous AntiCovid... mais sans réelle piqûre. Pendant trois jours, le jeune homme se rend quotidiennement au cabinet indiqué, mais trouve à chaque fois porte close. Une semaine plus tard, il découvre dans la presse locale que la praticienne a été démasquée par les forces de l'ordre, et qu'une enquête préliminaire a été ouverte pour soupçons de fraude au passe sanitaire. "Elle s'était fait griller, donc j'ai cherché ailleurs", résume Théo.

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Le serveur contacte alors un ami restaurateur, à Marseille, qui lui confie qu'il peut lui trouver de faux passes "à tous les coins de rue". Théo est rapidement mis en contact avec un vendeur, à qui il envoie son nom, prénom, date de naissance, adresse et numéro de sécurité sociale. Pour 350 euros, initialement demandés par PayPal puis finalement réglés en liquide, le jeune homme reçoit quelques jours plus tard un passe sanitaire valide, "qui fonctionne à chaque fois". "Je ne sais pas s'il a piraté un compte de médecin ou s'il avait lui-même des contacts chez les soignants, mais le QR code est valide", assure Théo qui, quelques semaines plus tard, appelle à nouveau son contact. "J'avais besoin de la troisième dose, et il pouvait me l'envoyer. J'ai repayé 140 euros, et j'ai reçu le QR code sur WhatsApp deux jours plus tard", explique le serveur, qui peut désormais prendre les transports, aller au cinéma ou se rendre au restaurant "sans aucun problème"... Et sans être vacciné. Le client l'assure : autour de lui, "beaucoup de collègues et amis" ont opté pour un faux document. Certains de ses proches, équipés de passes falsifiés, ont même réussi à voyager à Dubaï ou Saint-Barthélémy. "Et ils ont passé les frontières et les contrôles comme tout le monde, sans jamais se faire arrêter", conclut-il.

"Criminalité d'opportunité"

Pour contrer la circulation de ces faux documents, dont la production pourrait bien s'intensifier avec la mise en place, ce lundi, du fameux passe vaccinal, les forces de l'ordre multiplient les enquêtes. "C'est un sujet qui mobilise beaucoup d'enquêteurs, un peu partout dans nos services : au sein de la police nationale, de la gendarmerie nationale, de la police judiciaire, à Paris ou en région... Nous travaillons de manière très synchronisée sur le sujet", assure à L'Express Thomas de Ricolfis, directeur de la Sous-direction de la lutte contre la criminalité financière au sein de la Direction centrale de la police judiciaire. Selon lui, les profils des vendeurs sont multiples. Certains professionnels de santé ou employés de centres de vaccination peu scrupuleux, d'abord, qui agissent de manière individuelle pour générer de vrais/ faux passes. Des hackers, ensuite, ayant récupéré les identifiants de la fameuse carte de professionnel de santé informatisée (e-CPS) de soignants, afin d'accéder à leur compte en ligne. "Dans ces cas de figure, les documents sont des faux / vrais, qui ne correspondent en réalité à aucune piqûre. Il y a un QR code, mais il n'y a pas eu d'injection", précise Thomas de Ricolfis.

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"Il y a ensuite des petits groupes d'individus plus ou moins organisés, qui ont l'habitude de monter des fraudes ou escroqueries en ligne, et qui ont trouvé dans le passe sanitaire un nouveau marché", explique le spécialiste, qualifiant même ces agissements de "criminalité d'opportunité". Là encore, les faussaires peuvent avoir accès aux comptes de certains soignants, par réseau relationnel ou par piratage, mais peuvent également créer des documents "bidonnés". "Tous le font pour l'argent, et vous avez toutes les échelles de prix", témoigne Thomas de Ricolfis, qui assure avoir vu passer des offres allant en moyenne de 100 à 600 euros, atteignant même parfois le millier d'euros.

Près de 200 000 faux passes

Pour démanteler le business de ces vendeurs, le spécialiste assure que ses équipes s'appuient surtout sur les alertes de professionnels de santé ayant remarqué des tentatives de piratage de leurs comptes et sur les dépôts de plainte de la CPAM, tout en maintenant une veille active sur les réseaux sociaux. "Mais pour le moment, nous ne faisons pas face à une vague de création de faux documents", tient-il à nuancer. "Nous verrons comment la situation évolue dans les semaines à venir". Selon le dernier bilan du ministère de l'Intérieur, 192 483 documents falsifiés avaient été découverts au 30 décembre 2021 - contre 182 000 dix jours plus tôt. À ce jour, 435 enquêtes ont par ailleurs été ouvertes par la justice, a indiqué le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin le 4 janvier dernier.

Et les faussaires risquent gros. Selon Thomas de Ricolfis, la loi 2021-1465 du 10 novembre 2021 renforce ainsi les sanctions en cas de fraude au passe sanitaire, allant d'une amende de 135 euros minimum pour le prêt d'un passe sanitaire à 5 ans d'emprisonnement et 75 000 euros d'amende pour l'utilisation, l'établissement et la vente d'un faux passe, notamment sur les réseaux sociaux. Le projet de loi sur le passe vaccinal, adopté le 16 janvier par le Parlement, prévoit également une amende de 1000 euros pour présentation d'un passe appartenant à autrui, usage ou détention d'un faux. Le fait d'introduire frauduleusement des données dans un système de traitement automatisé peut, d'autre part, être puni de cinq ans d'emprisonnement et de 150 000 euros d'amende. "Il est également bon de rappeler qu'il ne faut jamais donner son identité ou son numéro de sécurité sociale à un tiers, car ces informations peuvent servir à fabriquer d'autres faux documents", conclut Thomas de Ricolfis.