Dans les dernières minutes du film Nixon d'Oliver Stone, le personnage éponyme, interprété par sir Anthony Hopkins, acculé à la démission, se retrouve en tête à tête avec le portrait de John F. Kennedy qui le domine de toute sa prestance - même mort, surtout mort - et lui lance avec amertume : "Quand ils te regardent, ils voient ce qu'ils veulent être. Quand ils me regardent, ils voient ce qu'ils sont." A chaque fois qu'il s'agit de la reine Elizabeth II, cette séquence me revient immanquablement en mémoire, car il est impossible de penser à un roi ou une reine sans songer à sa descendance, et j'imagine très bien le dorénavant roi Charles III se poser devant le portrait de sa mère et, impuissant, lui lancer le même aveu.

Elizabeth II est morte, Sa Majesté est décédée après soixante-dix ans de (très) loyaux services rendus à la couronne, battant le record de son aïeule, la reine Victoria, décédée en 1900, qui aura régné soixante-trois ans, sept mois et deux jours. Elizabeth II aura survécu à 14 Prime Ministers, dont le premier fut son mentor, l'immense Winston Churchill, et jusqu'au bout, quarante-huit heures avant son décès, comme elle l'avait promis dans deux discours, elle aura accompli son devoir et reçu la nouvelle et 15e Prime Minister pour lui demander de former un nouveau gouvernement en son nom. Il faut garder en tête l'image de cette vieille femme, debout, vaillante sur sa canne, souriante et espiègle, qui fait passer son devoir avant son agrément. Elle aura également survécu à 10 présidents français, à cinq papes, à 1,5 million d'invités dans les garden-parties de Buckingham Palace, à 260 voyages officiels et à 42 tours du monde. Le tout sans fléchir, sans montrer de signe d'impatience, sans cesser de sourire, sans relever les huées qui se déchaînaient sur sa route.

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Car, avant de devenir la grand-mère préférée du monde et de voir s'effacer, au nom de ses rides et de sa redoutable endurance, les critiques sur sa froideur proverbiale, son absence totale d'émotions, son ton saccadé, son coeur de pierre quand il s'agissait de faire passer la couronne avant sa famille, car avant d'être universellement aimée, d'être "l'une des personnes que je préfère" pour Barack Obama, avant de sauter en parachute avec James Bond, de prendre le thé avec l'ours Paddington, Elizabeth II fut une reine sans pouvoir, qui n'avait qu'une obligation : tenir la couronne au firmament. En guise d'épitaphe, on peut dire qu'elle aura assuré le job.

"On la regarde et on voit ce qu'on voudrait être"

Nous vivons avec elle depuis toujours. Plus exactement, depuis le 2 juin 1953, lorsque celle qui rêvait d'épouser un fermier, fut couronnée sous les yeux du monde. Le couronnement, d'une durée de six heures, a été le premier au monde à être diffusé en mondovision dans huit pays, suivi par 280 millions de téléspectateurs. Elle entra dans tous les foyers et n'en bougea plus : tous les épisodes de sa vie ont été suivies comme une série jusqu'à devenir une "vraie" fiction, The Crown, regardée par 100 millions de foyers.

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Reine ou pas, elle dut faire avec les frasques de son "roc", le prince consort Philippe, qui eut tant de mal à devoir marcher trois pas derrière sa femme ; elle dut louvoyer rudement avec sa très belle et très provocante soeur Margaret à qui elle refusa le bonheur ; elle dut accepter de voir trois de ses quatre enfants divorcer la même année où brûlait le château de Windsor, et enterrer Lady Di comme une reine alors qu'elle n'avait ni admiration ni patience avec cette génération qui geignait davantage qu'elle ne se prenait en main et qui refusait le "never explain, never complain" qui présidait à toute vie britannique digne de ce nom jusqu'alors.

Elizabeth II disparue, c'est une page d'histoire qui se tourne définitivement. Le sens du devoir et du sacrifice disparaît avec elle. Faire passer sa charge, son travail, sa responsabilité avant son petit contentement passe à présent pour une tocade. Ne pas louer ses enfants comme des génies, ne pas applaudir à leurs platitudes, ne pas soutenir leur médiocrité est aujourd'hui de la maltraitance. Accepter que tout choix soit un sacrifice, que rien ne peut s'obtenir sans effort, que le travail est la seule voie raisonnable pour gagner sa vie est dorénavant une insulte au dieu bien-être. Le règne sans partage du "moi, moi et moi" est l'absolu contraire de la reine Elizabeth II. Peut-être est-ce pour cela qu'elle nous fascine tant - comme les dinosaures nous captivent. On la regarde et on voit ce qu'on voudrait être, puis on s'affale devant la série The Crown en commandant son dîner.