"Je suis né à Rodez, ma femme et moi y avons élevé nos trois enfants, et on fait tout pour y rester." Enfoncé dans son fauteuil, Pascal Raffanel, délégué syndical CFE-CGC des salariés de l'usine Bosch, à Onet-le-Château, commune limitrophe de Rodez, dans l'Aveyron, farfouille dans ses dossiers, et en tire un prospectus : le communiqué de la veille, annonçant que les employés de l'usine de l'équipementier automobile ont voté massivement "oui" pour la transformation du site. A la clef : la fin du diesel et la suppression de 750 emplois. "Maintenant que 'diesel' est devenu un gros mot, on doit le remplacer par de nouvelles technologies", souffle Pascal Raffanel. Après plusieurs mois d'incertitude, "la Bosch", l'un des poumons économiques du département, tente de se dessiner un avenir.
Mais, pour le syndicaliste, ce "oui" au goût amer est le signe d'un changement trop rapide pour le site. "On pensait avoir la possibilité de muter en introduisant peu à peu de nouvelles technologies. Nous n'en avons pas eu le temps, soupire-t-il. On ne se fait pas d'illusion. Quand les 500 personnes qui restent seront à la retraite, le site fermera." Une agonie feutrée, loin de la violence vécue par les ouvriers de la fonderie SAM à une quarantaine de kilomètres, sacrifiés du diesel eux aussi. "Nous avions déjà pris le virage de la transition, en assemblant en partie des pièces pour des moteurs électriques ou hybrides", pointe David Gistau, syndicaliste CGT de la SAM. Un argument pas suffisant pour maintenir le site en vie : 333 emplois devraient partir en fumée dans cet ancien bassin minier. Un monde se meurt, un autre n'est pas tout à fait né : à Rodez, entrepreneurs et pouvoirs publics tentent de composer avec la transition écologique.
Investissements dans l'hydrogène
Dans ce département industriel - 22% de la population travaille dans le secteur, contre 13,3% en moyenne dans l'Hexagone -, ces disparitions se font presque sentir dans la chair de ceux qui y vivent. "La Bosch, c'est un coup de poignard. La fin de la SAM, un deuxième", se lamente Dominique Costes, joignant le geste à la parole. Le président de la chambre de commerce et d'industrie du département estime pourtant avoir de quoi se réjouir.
"Certains, ici, ont un esprit visionnaire !" s'exclame-t-il. Par ce "certains", il désigne, à ses côtés, son "ami" Christian Braley, transporteur et spécialiste du traitement des déchets. A 60 ans passés, ce fils d'agriculteur a eu une idée folle : investir dans une technologie zéro carbone avec la "première" station-service à hydrogène de la région. Sortie de terre en 2017, la bête est là, presque terminée, juchée sur une colline qui fait face au piton rocheux sur lequel a grandi Rodez - "La meilleure vue de la ville !", insiste Dominique Costes. "On a fait une station multi-énergie, avec des bornes à hydrogène et au gaz naturel pour les voitures, les poids lourds, et, comme l'hydrogène est fait avec de l'eau, une station de lavage", décrit Christian Braley, désignant chaque partie de son projet de l'index. Le résultat final, qui ressemble à une station essence classique, a coûté 7,4 millions d'euros. "Avec 1 million de subventions de l'Europe, 400 000 de la Région, compte-t-il. Le reste est à notre charge." L'inauguration est programmée pour mars. "Le problème est de savoir qui sera capable de faire le plein en hydrogène", remarque l'entrepreneur. L'enjeu est capital : les villes moyennes comme Rodez sont de grosses émettrices de gaz à effet de serre. Le transport est leur premier poste de dépense en la matière.
"Quelle énergie choisir ?"
Mais rares sont les voitures ou les poids lourds à hydrogène qui circulent sur le territoire. Question de prix, quand ce modèle est "quatre fois plus cher" qu'un camion classique. "On veut réfléchir à l'après - énergies fossiles, mais on se heurte au coût de fonctionnement, explique Dominique Costes. Si l'on paie 30% de plus sur un trajet, on va devoir le répercuter sur nos prix. C'est aussi ça, le changement !" A ses côtés, Christian Braley hoche vigoureusement la tête. "On parle de fin du diesel, mais je ne suis pas sûr que l'on voit les balbutiements de l'hydrogène avant 2025. Même à ce moment-là, le problème du coût restera entier." Le chef d'entreprise jette un regard pensif sur son installation : "L'hydrogène est un pari. Si on en regardait la rentabilité, on arrêterait."
A Rodez, ce projet est une exception. "Il faut pouvoir avancer les fonds. Dans mon entourage, c'est très rare", raconte Gilles Delfau, à la tête d'une entreprise de distribution de fioul. Soufflant sur sa tasse de café, l'homme paraît songeur. "Je suis fournisseur de carburant fossile, mais pas obtus, nous assure-t-il. Je voudrais innover, dire à mon fils où investir quand il reprendra l'entreprise dans dix ans. Mais aujourd'hui il y a le gaz, l'électricité, l'hydrogène. Que choisir ?" Gilles Delfau, qui a pris la suite de ses parents dans la gestion de l'entreprise familiale, regrette un "décalage" entre les décisions prises "dans les grandes métropoles, à Paris" et "le reste, le rural".
Augmentation des prix
Comme l'interdiction d'installer des chaudières au fioul, dont l'entrée en vigueur est prévue pour mi-2022, qui lui est restée en travers de la gorge. "Il suffit de faire 10 minutes en voiture pour être à la campagne, observe-t-il. On parle de maisons en pierre individuelles, avec souvent plusieurs étages." Gilles Delfau écarte les bras pour appuyer sa démonstration : "Comment voulez-vous chauffer ces surfaces sans faire appel à des chaudières ? Elles ne sont pas autant répandues dans nos campagnes pour rien." L'augmentation du prix du fioul - 47% de hausse en un an - n'est pas pour lui un argument de changement. "Toutes les énergies augmentent, déclare-t-il. Quelle alternative voulez-vous que les personnes âgées aient, en dehors de leur vieille chaudière ?"
Face à l'augmentation des prix de l'énergie, certains ont pourtant décidé de sauter le pas. "J'ai été confronté à des gens modestes qui baissaient la température de leur logement à 16 degrés, parce que la monter à 20 leur revenait trop cher. Il faut qu'ils trouvent des alternatives, comme la pompe à chaleur par exemple", raconte Michael Da Silva, de Solipac. Le commercial de ce distributeur en solutions énergétiques explique avoir vu la demande "exploser" ces cinq dernières années. En témoigne l'ouverture, il y a trois ans, d'une agence de l'entreprise à Rodez. "Le public est d'autant plus intéressé que le climat de l'Aveyron a changé : nous avons désormais quatre mois de froid et deux très chaud. La climatisation est devenue indispensable. Cela engendre une réflexion, surtout dans un milieu rural attaché à la nature." Le dispositif national d'aide MaPrimeRenov' contribue largement à ce boom de la rénovation énergétique. "Cela a permis aux plus modestes de prétendre à des travaux qu'ils ne pourraient pas engager autrement", pointe-t-il.
Manque d'attractivité
Un avantage, alors que, selon les chiffres de l'Agence nationale pour l'information sur le logement (Anil), un ménage sur cinq souffre de précarité énergétique dans le département. "Encore faut-il que les travaux aillent vite, pointe Bruno Alary, directeur de l'antenne départementale de l'Agence (Adil Aveyron). Les professionnels font face à une pénurie de main-d'oeuvre dans le département, qui peut être un frein à la transition." Une pénurie qui s'explique en partie par un taux de chômage inférieur de 2% à la moyenne nationale et désappointe les acteurs locaux. "3000 emplois sont vacants à Rodez, notamment dans le secteur du bâtiment", confirme Christian Teyssèdre, maire (DVC) de la ville.
Le taux de chômage du département cache cependant à peine l'une de ses principales difficultés : un manque d'attractivité qui l'empêche d'attirer des titans de la transition. L'annonce de l'implantation possible à Rodez d'une gigafactory de batteries pour voitures électriques avait bien suscité un espoir début 2021. Mais le projet est au point mort. "L'Etat ne prévoit pas assez pour favoriser l'installation de cette nouvelle industrie, estime le maire. Nous sommes encore un territoire performant, mais je ne suis pas sûr qu'on le soit encore dans trente ans." En attendant, certains continuent à recruter à Rodez : "Si vous me donniez 50 CV, là, tout de suite, j'en embaucherais 30 du jour au lendemain", jure Michael Da Silva. Pas à la hauteur des effectifs de la Bosch... Mais un début, peut-être ?
