Retrouvez le premier volet de notre entretien inédit avec le PDG de TotalEnergies.
Chapitre 3 : "Si on nous demande d'arrêter de ramener du gaz russe, on arrêtera"
La scène se déroule à Londres le 5 octobre, à l'occasion du forum Energy Intelligence. Tout le gratin du secteur de l'énergie est là. Sur la scène, Patrick Pouyanné est interpellé par un militant de l'ONG Global Witness sur les liens de l'entreprise avec la Russie. Fin août déjà, l'organisation a reproché dans un article du Monde, l'implication de TotalEnergies dans le ravitaillement de l'armée russe. Jusqu'en juillet, le groupe français était détenteur d'une participation de 49 % dans le champ gazier de Termokarstovoye, en Sibérie. Un champ ayant permis la création de condensats de gaz (liquides proches du pétrole léger) qui, une fois raffinés dans une installation voisine, auraient alimenté deux bases aériennes militaires russes. Une attaque grave, auxquelles le groupe avait alors répondu, indiquant qu'elle ne reposait "sur aucune base factuelle sérieuse". Le sujet, à l'évidence, est ultrasensible. Au micro de RTL il y a quelques mois déjà, Patrick Pouyanné avait eu du mal à contenir son émotion à l'évocation que sa société puisse se rendre coupable de crimes de guerre. Devant la nouvelle question de l'activiste, il s'emporte. "Vous continuez à propager des fausses informations et nous allons devoir agir en justice [...] Il n'y a pas la moindre preuve qu'un seul condensat de Termokarstovoye ait alimenté une raffinerie en Russie", martèle le PDG.
Depuis le 24 février et le début de la guerre en Ukraine, TotalEnergies traîne comme un boulet sa décision de ne pas se retirer de Russie. Une décision que le PDG continue de défendre. "Nous avons coupé nos investissements, retiré nos personnels, déprécié des actifs, vendu d'autres. Bref, nous sommes en train de nous désengager progressivement, comme nous l'avions annoncé. Pour autant, nous avons encore un actif à Yamal, qui nous sert à ramener du gaz naturel liquéfié en Europe. L'Europe a besoin de ce gaz et nous demande de continuer à l'amener pour le moment. Si l'Europe décide d'arrêter d'importer tout gaz russe, nous arrêterons immédiatement", nous explique-t-il. Un choix auquel l'Elysée souscrit, plus ou moins officiellement. Et le Vieux Continent également, lui qui importe en ce moment même des cargaisons records de GNL depuis les ports russes. Le patron ne s'en cache pas, il y a également un enjeu financier derrière cette décision : "Si nous restons dans certains actifs, ce n'est pas parce que la Russie est majeure pour nous, c'est parce que nous avons un contrat d'approvisionnement de vingt ans qu'on se doit d'honorer. Nous ne pouvons pas le dénoncer sans la force majeure que permettent des sanctions sur le gaz. Si nous nous retirons sans invoquer la force majeure, nous exposons la compagnie à des dizaines de milliards d'euros de pénalités qui iront directement dans la poche des Russes." Nécessité d'alimenter l'Europe en gaz, risques financiers majeurs... A l'évidence, TotalEnergies joue la montre. Est-ce, de façon cynique, dans l'espoir de voir le Kremlin devenir à nouveau fréquentable ? "Il n'y aura pas de nouveaux projets de TotalEnergies en Russie. Nous sommes extrêmement fermes sur ce point. Je considère que dans la vie des affaires, on a le droit de faire une erreur. Nous avons investi en Russie en croyant contribuer à la paix par le commerce. Il y a là une erreur collective qu'il ne faut pas répéter."
Mais rester, c'est aussi en subir les conséquences. Sur le plan réputationnel d'abord. Quand la plupart de ses confrères pétroliers (BP, Shell, ExxonMobil, Equinor) et de nombreuses multinationales ont annoncé leur départ de Russie, le groupe offre un angle d'attaque de plus à ses détracteurs en donnant l'impression de privilégier ses profits avant la morale. "J'aimerais savoir, parmi tous ceux qui annoncent leur départ, quels groupes sont vraiment partis, et lesquels ont des clauses qui leur permettent de revenir", répond, énigmatique, Patrick Pouyanné. L'autre risque, c'est sur le terrain pénal qu'il se joue. Le 14 octobre, deux ONG dont une ukrainienne portent plainte contre l'entreprise pour "complicité de crimes de guerre" devant le tribunal de Paris. En cause, les fameux condensats produits à Termokarstovoye et dont TotalEnergies devra prouver qu'ils n'ont en aucun cas permis de faire voler des avions militaires russes. D'autres ONG ont sans doute déjà dans les cartons des plaintes pour dénoncer la participation de TotalEnergies au capital du géant russe Novatek, dont il est actionnaire autour de 20 %. "J'ai confiance en la justice. Même si cela prendra du temps, nous démontrerons que toutes ces accusations sont absurdes", souffle le PDG.
Chapitre 4 : "Le projet en Ouganda et en Tanzanie se fera, avec ou sans nous"
C'est l'un des derniers projets du groupe à l'international. Et sans doute, le plus critiqué aujourd'hui. En Ouganda et en Tanzanie, la multinationale est sur le point de développer une immense infrastructure pétrolière (appelée Tilenga), afin d'extraire du lac Albert près 230 000 barils de brut par jour à horizon 2025. De l'or noir qui doit ensuite être acheminé au travers d'un pipeline chauffé de 1 400 kilomètres (projet Eacop) - le plus long du monde -, jusqu'à l'océan Indien. Un projet à 5 milliards de dollars pour TotalEnergies, qui fait presque l'unanimité contre lui dans le monde occidental. Expropriation des populations, violation des droits humains avec des pressions faites aux opposants, atteinte à la biodiversité, bombe climatique... Le réquisitoire fait par les ONG est accablant. Une tache noire sur l'image de la "major de l'énergie responsable" que l'entreprise essaie d'imprimer dans l'opinion publique.
Les critiques, Patrick Pouyanné dit les entendre. "J'ai appris à les accepter. Elles nous font progresser." Mais hors de question pour autant de renoncer à ce projet, qu'il juge "dans l'intérêt des Ougandais et des Tanzaniens". Et ce, malgré les récriminations voire les procès qui lui tombent dessus au titre de son devoir de vigilance, à savoir prévenir les risques sociaux et environnementaux pour l'ensemble de ces activités. "Nous avons fait beaucoup d'efforts, nous avons rencontré les ONG sur le terrain, compilé leurs recommandations. Ce n'est pas parfait mais j'aimerais parfois que les affirmations qui nous sont opposées soient avérées. Sur les expropriations par exemple, 98 % des foyers ont accepté. Personne ne les a forcés. Notre devoir de vigilance, nous démontrerons que nous l'avons respecté."
Ce projet n'en demeure-t-il pas moins anachronique à l'heure du développement du discours sur la responsabilité sociétale des entreprises ? Le 12 octobre dernier, Emmanuel Macron a indiqué que la France ne soutenait pas le projet - même si en réalité, il s'était félicité de sa conduite dans une lettre envoyée à son homologue ougandais Yoweri Museveni, il y a quelques mois. Les gros soutiens financiers habituels de TotalEnergies - BNP, Société générale et Crédit agricole -, se sont eux aussi retirés, jugeant le projet trop dur à défendre. Des positions qui ne rendent pas ce type d'infrastructures insoutenables, sur le long terme ? "Le projet en Ouganda, il aura lieu. Que ce soit avec TotalEnergies ou sans. Le chinois Cnooc le développera quoi qu'il arrive, explique Patrick Pouyanné. La question, en réalité, est la suivante : est-ce qu'il vaut mieux avoir dans le paysage une entreprise occidentale qui essaie de le développer selon nos standards, en respectant effectivement à la fois les droits des personnes et la biodiversité, ou non ?"
Sur ce dossier encore, Patrick Pouyanné confie regretter les anathèmes et une forme d'aveuglement idéologique. "Si la sauvegarde du climat, ça consiste simplement à faire en sorte que nous vendions nos actifs soit à des fonds privés non régulés, comme il y en a plein en Europe, soit à des compagnies nationales...Je ne pense pas que l'on aura fait progresser les choses. En l'occurrence dans cette affaire, certains utilisent le champ des droits de l'homme dans l'objectif de bloquer un projet d'énergie fossile. C'est ça le but ultime."
Chapitre 5 : "C'est l'argent du pétrole et du gaz qui finance les énergies décarbonées"
En rentrant dans la voiture, on se demandait s'il l'avait lu. Le 14 octobre dernier, 830 étudiants des écoles parmi les plus prestigieuses du pays - Polytechnique, HEC, AgroParisTech, CentraleSupélec - lançaient dans une tribune pour Les Echos un appel à l'attention de la multinationale. "Nous, jeunes diplômés, ne travaillerons pas pour TotalEnergies s'ils continuent à lancer des pipelines géants", écrivent les signataires, ajoutant que l'entreprise a aujourd'hui du mal à recruter pour cette raison. Un avertissement on ne peut plus clair, adressé à une entreprise accusée d'être l'une des premières contributrices au réchauffement de la planète. Patrick Pouyanné, toujours très attentif à ce que la jeunesse dit de son groupe, a évidemment regardé de près le texte. Mais n'en partage pas le contenu : "Les jeunes nous poussent sur la question climatique à faire plus. Je le comprends, c'est un débat générationnel. Mais ils se trompent deux fois. D'abord, en pensant que nous avons du mal à recruter - en France, nous recevons 175 CV par offre d'emploi et pour notre programme "young graduate" ouvert aux ingénieurs, 4 000 CV pour 60 places -, ensuite en affirmant que l'on peut arrêter d'investir dans les énergies fossiles du jour au lendemain d'un coup de baguette magique", nous confie-t-il.
Il y a évidemment comme un doute, au moment d'aborder le sujet de la transition énergétique avec le patron de la multinationale. Côté pile, ses investissements dans les énergies renouvelables font de lui un des acteurs les plus dynamiques au niveau mondial dans ce métier. Une activité valorisée à 35 milliards de dollars, qui le place loin devant la plupart de ses concurrents. Côté face, le pétrole et le gaz représentaient encore 92 % des ventes de TotalEnergies en 2021. Et à l'image du projet Eacop, de deux projets géants dans le GNL au Qatar, ou un autre projet gazier en Afrique du Sud, l'entreprise ne compte pas débrancher la pompe de sitôt.
Le PDG de TotalEnergies assume ce "en même temps". Il en a d'abord besoin à son échelle. "C'est l'argent du pétrole et du gaz qui finance les 4 milliards d'euros d'investissements que nous dépenserons cette année dans les énergies décarbonées", explique-t-il. A l'échelle mondiale ensuite, ce qui lui donne l'occasion de dénoncer une vision qu'il juge très européocentrée du sujet climatique : "Aujourd'hui, nous apportons de l'énergie à ceux qui en ont besoin. Nous Occidentaux, nous sommes développés avec les énergies fossiles, et l'on va dire aux 6 milliards d'habitants des pays émergents qu'ils n'ont pas le droit de se développer ?" Le patron du groupe voit même dans le gaz naturel liquéfié où il investit massivement, un pilier de la décarbonation de ces pays. "Je peux vous démontrer que 95 % des ventes de gaz naturel liquéfié que nous faisons à nos clients, pour l'essentiel asiatiques, permettent de produire de l'électricité sans avoir recours au charbon qui pollue deux fois plus. Ce sont autant d'émissions de CO2 évitées."
Reste que mis bout à bout, tous les projets du groupe ont le potentiel de rajouter plusieurs centaines de millions de tonnes de CO2 dans l'atmosphère, contribuant au réchauffement. Le dernier rapport du Giec est pourtant clair : les infrastructures de combustibles fossiles existantes et prévues ont déjà le potentiel d'épuiser le budget carbone restant pour rester dans la limite de 1,5 °C. Quant à l'Agence internationale de l'énergie, elle appelle de son côté régulièrement à cesser immédiatement tout financement de nouveaux projets dans les énergies fossiles pour respecter cette limite. "Les calculs de l'AIE sont corrects mais pris à l'envers. Je pense que les scénarios de réchauffement limité à 1,5 °C à 2 °C sont atteignables à long terme, mais sans doute pas sans dépassement de cette cible à 2050. Nous pourrons atteindre l'objectif grâce à des technologies de capture de carbone dans l'air qu'il est impératif de développer." Un pari risqué. D'une part, à cause du coût et du manque de maturité des procédés dont il parle, d'autre part, à cause des effets climatiques sur la biosphère d'un dépassement, même temporaire.
L'entreprise, au fond, prétend être le miroir d'un monde encore accro aux énergies fossiles. Mais en continuant de chercher le pétrole et le gaz le moins cher à produire, en créant des infrastructures qu'il faut bien rentabiliser jusqu'à la dernière goutte, TotalEnergies n'entretient-il pas aussi cette dépendance ? Une illusion de l'énergie fossile abordable alors qu'il faudrait au contraire renchérir leur prix pour décourager leur consommation ? "Mais nous avons joué le signal prix, rétorque Patrick Pouyanné. Les investissements mondiaux dans les hydrocarbures ont baissé de 700 à 400 milliards de dollars en moins de dix ans, de 20 à 12 milliards à notre échelle. L'Europe a également créé le marché du carbone. Et effectivement, cela a permis le développement d'énergies alternatives comme le solaire. Mais il y a deux effets pervers : les prix sont tellement élevés que les gouvernements sont désormais obligés de subventionner les énergies fossiles. Aux Etats-Unis, l'administration américaine demande aux pétroliers de forer après leur avoir dit d'arrêter. Par ailleurs, dans les pays émergents, les prix sont si hauts qu'ils repassent du gaz au charbon."
Le PDG n'en démord pas, la crise actuelle lui donne raison. En attrapant sa mallette avant de quitter la voiture et rejoindre l'énorme hall planté au milieu du désert où l'émir du Qatar l'attend pour inaugurer la centrale d'Al-Kharsaah, il glisse un dernier mot : "Ce débat est complexe, pas manichéen. Nous ne pourrons arrêter d'investir dans les fossiles qui représentent 80 % de l'énergie d'aujourd'hui que le jour où nous aurons construit un système qui fonctionne aux énergies décarbonées. Il faut investir au moins 1 500 milliards par an dans ces énergies. Or ce n'est pas encore le cas, cela progresse mais nous sommes encore loin du compte." Une réflexion de 310 caractères, plus intéressante sans doute que son salaire, que le PDG aurait été inspiré de partager sur Twitter en reprenant l'avion.
