Tout était parti de là, le 17 novembre, il y a trois ans. Plusieurs mois durant, les gilets jaunes ont appelé à la mobilisation et organisé leur mouvement à travers plusieurs groupes Facebook. Des espaces de revendications rassemblant parfois plus d'un million de personnes, qui ont évolué avec ses membres. Aujourd'hui sur le réseau social, les groupes de gilets jaunes n'ont parfois plus grand-chose en commun avec les publications de départ, en rapport avec les protestations contre la taxe carbone, qui avait catalysé le mouvement. Ces derniers mois, les publications contre le passe sanitaire se sont aussi fait une place de choix sur ces pages.

Dans les premiers instants de la mobilisation, les groupes s'étaient multipliés, pour prendre peu à peu en importance : la page "Gilet jaune", créée à la fin du mois d'octobre 2018, compte plus de 23 000 membres ; Info Blocage, datant de la même période, rassemble 144 000 personnes aujourd'hui ; "Info Gilet jaunes", créé un jour après le premier samedi de manifestation, rassemble quant à elle 39 400 membres. Une myriade de variantes naissent ainsi, au point qu'en janvier 2019, Le Monde en dénombrait plus de 250. "A l'époque, la mobilisation originelle démarre de ces groupes, qui attirent très vite l'attention des chaînes d'info, note Magali Della Sudda, chargée de recherche au CNRS et membre du Centre Emile Durkheim. Mais elle s'appuie sur des réseaux qui existent déjà, comme les Motards en colère, par exemple, et d'autres groupes mobilisés sur des enjeux spécifiques". Dès leur création, les groupes Facebook de gilets jaunes rassemblent ainsi un agrégat de personnalités très différentes, aux revendications hétérogènes.

Des exigences multiples

Pourtant, au commencement, chacune de ces pages a un objet bien précis : organiser les manifestations contre le catalyseur du mécontentement, la hausse des taxes sur les carburants. Alimentés par des lives vidéo de futures personnalités du mouvement, à l'exemple du routier Eric Drouet ou encore de Fly Rider, alias Maxime Nicolle, les gilets jaunes partagent leur colère en direct sur les réseaux sociaux. Les samedis s'enchaînent, et les demandes s'accumulent, dépassant de loin les prix affichés à la pompe. "Avec la mobilisation sur les ronds-points et dans la rue, un mouvement de justice sociale et fiscale émerge, mais aussi une demande de meilleure représentation et d'écoute, retrace Magali Della Sudda. Cette dernière est notamment symbolisée par l'exigence de mise en place du référendum d'initiative citoyenne, ou RIC, revendication qui revient beaucoup au 1er trimestre 2019."

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Le mouvement s'essouffle néanmoins pendant quelques mois à partir de l'été 2019. A la faveur des différentes sensibilités exprimées dans le mouvement, les groupes Facebook portent chacune des grandes revendications sociales du moment. Bien qu'ayant perdu en intensité, les gilets jaunes "reprendront un peu à l'occasion de la réforme des retraites, avant de s'essouffler avec le confinement quelques semaines plus tard", remarque la chercheuse.

Passion Raoult

Coincés chez eux pendant les premiers mois de la pandémie, les gilets jaunes vont alors à nouveau se tourner vers leurs claviers. "Il y a un déplacement de la mobilisation de la rue vers les réseaux sociaux à ce moment-là", pointe-t-elle. Les revendications sociales, néanmoins, sont moins le centre des préoccupations : les messages Facebook sont alors davantage en rapport avec les polémiques du moment, telles que les masques, ou, plus tard, les vaccins. "Les gilets jaunes ont un rapport à la 'contrainte' de l'Etat très vif, depuis le début, note Olivier Ertzscheid, chercheur français en sciences de l'information et de la communication. Les mesures de confinement puis celles du passe sanitaire ont été vues comme "imposées d'en haut", ce qui a provoqué de la colère."

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Au même moment, une figure émerge, suscitant l'attention de nombre de proches des gilets jaunes : l'infectiologue Didier Raoult, promoteur de l'hydroxychloroquine pour soigner le Covid-19. Selon une analyse réalisée par Le Monde en juillet 2020, environ un cinquième des profils étudiés sur les pages "pro-Raoult" marquent leur sympathie au mouvement sur Facebook. "Les groupes pro-Raoult véhiculaient alors une défiance face aux institutions et une frustration à celle portée par les pages des gilets jaunes, poursuit le chercheur. La figure du héros solitaire face au système a séduit". Dans le groupe "Info Blocages", une publication reprenant un article du média russe Sputnik - "Didier Raoult saisit la justice sur l'hydroxychloroquine" - a été likée plus de 2700 fois et entraîné près de 700 commentaires.

Virage anti-passe

Dans ces groupes où, Covid oblige, l'organisation des manifestations a cédé la place au commentaire de l'actualité, des publications font alors particulièrement mouche : le lien du documentaire complotiste Hold-Up est partagé sur les groupes, les membres s'offrant quelques centaines de likes à chaque publication. Un peu plus tard, certaines pages, comme "Compteur officiel de gilets jaunes" (et son 1,6 million de membres) affichent ouvertement leur scepticisme face au vaccin : l'administrateur de la page a par exemple lancé en janvier un sondage sur le vaccin. Son objet : "Avez-vous confiance dans la nouvelle vaccination ?". Son verdict ? 1270 votes "oui" et 21 187 "non".

"Le fait que certains leaders d'opinion des gilets jaunes aient affiché leur scepticisme face au vaccin ou basculé dans des mouvements anti-passe, voire anti-vaccin a aussi joué dans la diffusion de ces idées et a coloré les groupes", remarque Oliver Ertzscheid. Parmi eux, Fly Rider, extrêmement actif sur sa propre page Facebook, partage régulièrement des contenus anti-passe et s'est défini, notamment auprès du Parisien, comme "vaccino-sceptique". Signe des temps, cet été, à la faveur des manifestations contre le passe sanitaire, la page Facebook le Nombre Jaune, 18 000 abonnés, jadis spécialisée dans le comptage du nombre de participants aux rassemblements du samedi, s'est transformée. Elle se spécialise désormais dans l'estimation des manifestants anti-passe sanitaire.

Visibilité maximale

Tous les gilets jaunes ne partagent cependant pas la même sensibilité. "C'est un reflet de la population française, insiste Magali Della Sudda. Ils n'ont pas tous le même rapport à la vaccination. Certains ont repris l'argumentaire de groupes anti-vaccins très présents sur les réseaux sociaux. D'autres sont contre le vaccin du Covid. D'autres, encore, sont pro-vaccin, mais anti-passe pour des raisons de libertés individuelles". D'autres, encore, sont vaccinés et ne voient pas de problème avec le passe sanitaire. "Il n'y a pas d'adéquation entre ces groupes et la sphère anti-vaccin ou anti-passe", souligne la chercheuse.

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Pourtant, les publications hostiles au passe sanitaire ou mettant en doute l'efficacité du vaccin ont accumulé les likes pendant de longs mois, et continuent d'être régulièrement partagées. "Il ne faut pas sous-estimer la coloration algorithmique : Facebook va organiser l'actualité de ces groupes en fonction des contenus qui entraînent le plus de surréactions, en les mettant en valeur, décrypte Olivier Ertzscheid. Ce qui fait remonter les contenus polémiques, sans qu'ils ne représentent forcément la majorité des posts partagés sur les groupes." Un effet d'optique que Facebook a tenté de corriger. En mars, le réseau social a ainsi mis en place des systèmes automatisés de détection des contenus mensongers liés aux vaccins contre le Covid-19 - avec une efficacité toute relative. Le 14 novembre, la page Facebook "Gilets jaunes Constituants page de secours" partageait par exemple un live d'Alexandra Henrion-Caude, figure du mouvement antivax. En direct d'une manifestation anti-passe, cette dernière évoquait par exemple un "événement historique" - le vaccin contre le Covid-19 - qui "en mars, 2021, a profondément altéré la fertilité des uns et des autres". Bilan : 124 000 vues, 7000 likes, et des remerciements en pagaille en commentaires.

Mais si les contenus anti-vaccins et plus largement anti-passe continuent d'être partagés sur les groupes de gilets jaunes, un autre sujet semble désormais revenir sur le devant de la scène : celle de la hausse des prix, notamment à la pompe. Un retour aux sources ?