A l'été 2021, la campagne pour la vaccination bat son plein. Le gouvernement de Jean Castex en fait le coeur de sa lutte contre l'épidémie de Covid. Dans les milieux évangéliques, l'inquiétude monte. Un vent mauvais souffle sur des sites se revendiquant de cette mouvance : le vaccin serait la "marque de la bête" ; à travers les nanoparticules qu'il contient, le fidèle perdrait son autonomie au profit de Satan. Le message est le fait d'une minorité, mais il rencontre un certain écho. Début août, le pasteur Luc Olekhnovitch, président de la Commission d'éthique protestante évangélique (Cepe), décide de lancer, avec d'autres, un appel à la vaccination. Les réactions sont diverses, souvent approbatrices, parfois très critiques. "J'ai reçu des mails incendiaires, se rappelle-t-il. Ce qui m'a frappé, c'est à la fois la pseudoscience qui invoque des chercheurs marginaux et à quel point les tâtonnements de la science sont perçus comme des tromperies."
Les évangéliques n'ont pas le monopole du discours antivax, mais le Covid a réveillé chez certains d'entre eux une défiance profonde à l'égard de la science et de la médecine en particulier. Plusieurs facteurs facilitent cette suspicion dans une communauté qui réunit environ un million de personnes en France et 665 millions dans le monde. Le premier est lié à une méfiance assez répandue chez elles à l'égard des gouvernements et des autorités, avec l'idée qu'un pouvoir antichrétien essaie d'imposer aux croyants des décisions dont ils ne veulent pas. "Il peut y avoir ce que j'appelle le syndrome de la minorité, c'est un milieu favorable au complotisme car suspicieux à l'égard de l'autorité", confirme Pascal Touzet, professeur à l'université de Lille et président de l'association Science et foi, lui-même évangélique.
Le second facteur est lié à la construction même de la foi évangélique pour qui la Bible est le fondement de tout. "C'est un texte sacré, respecté, vénéré pour la parole de Dieu qui est transmise. Du coup, il y a toujours cette crainte que "si on remet en question une partie du texte, sur la création, par exemple, jusqu'où peut aller la contestation ? Et si, au final, il ne restait rien en quoi croire ?"", décortique Jacques Arnould, historien des sciences et théologien. Entre une lecture littérale et une approche littéraire, tout l'éventail existe et, avec lui, un rapport à la science plus ou moins apaisé.

Un portrait de Charles Darwin dans sa maison à Bromley, dans le Kent, où il s'installa en 1842. L'homme fait partie des cibles des créationnistes.
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La création est évidemment le domaine le plus sensible, mais le doute embrasse bien d'autres sujets, comme la cosmologie, l'âge de l'univers, la théorie du big bang ou l'être humain. Cinquante nuances de croyances qui vont des plus caricaturales aux plus partagées. Ainsi, certains acceptent la théorie de l'évolution pour l'ensemble des êtres vivants, mais la rejettent pour l'homme qu'ils considèrent comme une créature un peu spéciale, à l'image de Dieu. Même ambiguïté sur les sujets liés au réchauffement climatique : difficile de plaider pour la sauvegarde de la nature lorsque l'on considère que l'homme est au sommet de tout et que l'on est porté par une vision eschatologique qui veut que tout doit être détruit.
En France, les débats et les oppositions ne sont pas aussi marqués, ni aussi violents qu'aux Etats-Unis où la mouvance créationniste évangélique est une force religieuse, mais aussi sociale et politique. "Le protestantisme s'y est beaucoup mobilisé autour de la défense de l'inhérence de la Bible. Il est essentiel de sauver le récit de la création du monde car c'est de là que procède le mandat des chrétiens à gouverner", éclaire Joan Stavo-Debauge, chargé de cours à l'université de Lausanne et auteur de Le Loup dans la bergerie. Le Fondamentalisme chrétien à l'assaut de l'espace public (Labor et Fides). Dans un pays où le président jure sur la Bible, où la religion a des implications publiques autant que privées, l'opposition au darwinisme et à la théorie de l'évolution ont prospéré.
Et la guerre fait toujours rage. Début décembre, encore, la Cour suprême des Etats-Unis examinait un différend entre des parents d'élèves et les autorités du Maine. Dans certains comtés de cet Etat, à défaut de lycée public, les habitants se voient octroyer une aide et peuvent choisir l'école de leur choix, publique ou privée, à condition qu'elle ne soit pas "sectaire". Or, récemment, certains chrétiens évangéliques ont opté pour des établissements qui enseignent que "le mari est le chef du foyer" et "Dieu, le créateur du monde", ou qui utilisent la Bible comme manuel dans toutes les matières, ce qu'ont refusé les pouvoirs locaux.
Rien de tel dans l'Hexagone. D'abord parce qu'à l'exception de quelques émanations d'églises américaines, brésiliennes ou asiatiques, la plupart des communautés évangéliques n'ont que peu de moyens pour imposer leurs vues. Ensuite, parce que la foi reste, en France, une affaire privée qui n'a pas à déborder dans la sphère sociale et politique. Les représentants nationaux des évangéliques font d'ailleurs très attention à ne pas prendre position dans des débats considérés comme politiques. Enfin, parce que la centralisation de l'Etat et de l'Education nationale - en particulier dans l'élaboration de ses programmes - offre moins de prise à l'entrisme, religieux ou autre. Lorsqu'en 2007, L'Atlas de la création, inspiré des écrits des mouvements évangéliques américains, mais signé d'un prédicateur musulman, sorte de défense interreligieuse du créationnisme, est diffusé dans les milieux éducatifs, la levée de boucliers est immédiate.
Les derniers mois ont cependant montré qu'il pouvait y avoir des dérives moins spectaculaires, mais dangereuses. Selon le dernier rapport de la Miviludes, chargée au sein du ministère de l'Intérieur de la veille sur les dérives sectaires, 383 églises évangéliques ont fait l'objet d'un signalement au cours des dix dernières années et plus de 200 saisines ont été enregistrées en 2020. Toutes ne concernent pas la science, beaucoup sont des escroqueries financières, mais l'ampleur est telle qu'elle a conduit à une vigilance particulière des services de l'Etat.
Certaines de ces communautés sont très marginales. "Il y a un apport important des prédicateurs africains avec une approche littéraliste, souvent fermée et avec un niveau d'éducation assez peu élevé", constate Didier Pachoud, le fondateur du Gemppi, une association de lutte contre les mouvements sectaires. D'autres sont bien plus connues ou mieux dotées. Ainsi, en 2020, au début de la pandémie, un des pasteurs de l'église Impact centre chrétien (ICC) assurait que le Covid était l'oeuvre du diable et que l'Eglise était la seule capable de le combattre. Autre exemple, sur le site Bible et Science, qui a pour sous-titre "Comment la science confirme une approche biblique de la création", ont récemment été publiés des articles portant sur les vaccins ou le Covid, dont l'un est titré "Peut-on pirater impunément le logiciel de la vie ?" En octobre 2019, cette même organisation réunissait 600 congressistes à Mulhouse autour de la génétique, avec, comme conclusion : "Les arguments développés, illustrés d'extraits de publications scientifiques, en plus de ses propres travaux [NDLR : de John Sanford, l'invité d'honneur], ont mis en lumière ce que révèle la génétique sur nos origines. Le résultat est à l'opposé du discours enseigné partout depuis Darwin."
Face à ces mouvements, les plus rationnels des évangéliques ont du mal à s'imposer. Avec son association Science et foi, Pascal Touzet se retrouve parfois dans une situation très inconfortable entre ceux qui sont dans une lecture littérale et l'accusent d'être dans le compromis, et ceux qui ne croient pas. "L'agressivité la plus forte provient davantage des premiers que des seconds", note-t-il. Quant au Conseil national des évangéliques de France, qui affirme représenter 70 % des églises, il est très prudent dans ses prises de position. En 2015, son comité théologique a bien publié un avis sur les "guérisons miraculeuses", mais il s'accompagnait de trois "précisions" : l'une du point de vue "pentecôtiste", l'autre "évangélique classique" et le dernier "réformé évangélique". La théorie de l'évolution n'a, elle, jamais fait l'objet d'un travail identique. De peur, peut-être, de découvrir, au-delà de la relative discrétion des églises sur le sujet, l'ampleur de l'imprégnation des fidèles par les thèses créationnistes.
