"La physique, c'est bien mais où est Dieu dans tout ça ? Depuis toujours, les scientifiques réfléchissent à cette question", souligne l'historien des sciences Michel Blay. Leurs réponses qui reflètent les différentes époques sont variées. Du moyen âge jusqu'au siècle des lumières, il est plus facile d'adhérer à une religion tant les hommes ont encore de choses à découvrir sur le fonctionnement du monde. A l'inverse, vers la fin du 19e siècle, la science semble pouvoir tout expliquer. Pour illustrer cette variété de pensées, L'Express s'est penché sur les convictions de quatre grands savants.

Isaac Newton (1643 - 1727)

Féru de théologie et d'alchimie

Les apparences sont parfois trompeuses. Nous avons tendance à considérer Newton comme un grand scientifique moderne. A tort. "Il s'intéressait avant tout à la théologie et à l'alchimie. Ses écrits traitent d'ailleurs surtout de ces deux domaines même si le savant reste connu aujourd'hui pour sa théorie de l'attraction universelle ou ses travaux sur l'optique", confie Michel Blay, physicien, historien des sciences et directeur de recherche au CNRS.

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Difficile de reprocher à Newton ses penchants ésotériques : au moment où il tente de percer les secrets de l'univers, nous sommes au XVIIe siècle, la chimie moderne n'existe pas encore. Les collègues de Newton, regroupés sous le nom de "platoniciens de Cambridge", flottent entre théologie, croyances diverses et alchimie... Ils manipulent vinaigre, mercure et salpêtre dans l'espoir de mieux comprendre la matière. Dans ce contexte, Newton rédige son oeuvre maîtresse : les fameux Principia, un travail remarquable sur le mouvement des corps.

"Cependant, il ne faut pas s'imaginer que Newton a écrit cet ouvrage comme un ingénieur. Son but était de montrer l'harmonie du monde produite par Dieu", assure Michel Blay. A quoi celui-ci ressemblait-il ? A une figure interventionniste. Alors que le Dieu de Descartes donne à l'univers l'impulsion initiale avant de le laisser se débrouiller, celui de Newton intervient sans cesse. Une façon de concilier la transcendance divine avec les conceptions mécanistes de l'époque. "Newton constate que tous les phénomènes physiques s'épuisent avec le temps. Pour le scientifique, le rôle de Dieu consiste justement à redonner de l'énergie, redynamiser, à remonter la machine. Dans son esprit, la présence de Dieu est donc nécessaire pour faire tourner le monde", conclut Michel Blay. Une idée qui finira par s'effacer au XIXe siècle avec les progrès de la science.

Charles Darwin (1809 - 1882)

De l'Eglise anglicane à l'athéisme

Difficile d'appréhender la pensée de Charles Darwin sans tenir compte de son époque. Comme tout jeune homme de la haute bourgeoisie anglaise, il appartient à la frange unitarienne de l'Eglise anglicane et rejette donc le dogme de la Trinité (un Dieu unique en trois personnes, Père, Fils et Saint-Esprit). "Cette dissidence interne n'était pas mineure, car elle concernait le premier des 39 articles que comportait la Confession de foi anglicane. Les unitariens étaient souvent des croyants critiques, revendiquant une assez grande liberté d'exégèse et refusant notamment l'idée des châtiments éternels pour les incroyants", précise Patrick Tort, directeur de l'Institut Charles Darwin international, lauréat de l'Académie des sciences et auteur du livre Darwin et la religion. La conversion matérialiste, (Ellipses, 2011).

Jusqu'en mars 1837, Charles Darwin refuse de remettre en doute son credo. Il envisage même de devenir pasteur après avoir échoué dans ses études de médecine. Mais ses convictions vacillent lorsqu'il obtient - éclairé par l'expertise de l'ornithologue et naturaliste britannique John Gould - la preuve que les espèces se transforment. Progressivement, il rompt alors avec la plupart des dogmes enseignés par les Eglises chrétiennes. Et, s'il garde quelques convictions morales tirées des Evangiles, il rejette alors l'idée de leur origine divine et toute notion de miracle.

"Lors de la publication de L'Origine des espèces, Darwin ne croit déjà plus dans les dogmes irrationnels du christianisme et a choisi la science, comme il le révèle dans une lettre très personnelle à son ami Joseph Dalton Hooker en ayant l'impression "d'avouer un meurtre"", détaille Patrick Tort.

Comment concilier, en effet, l'idée d'un Dieu personnel avec la théorie de l'évolution ? La théologie fonde la preuve de l'existence de Dieu sur la perfection du monde naturel. Or, si les espèces étaient parfaites, et parfaitement adaptées à leur milieu, il ne pourrait en aucun cas y avoir d'évolution. "Darwin n'avoua son athéisme que devant sa famille. En public, il adhérait à la trouvaille malicieuse de Huxley (l'agnosticisme), qui lui permettait de ne rien affirmer sur les questions métaphysiques, et de ce fait de n'être jamais mis en demeure de prouver ni l'existence ni la non-existence d'un Dieu personnel créateur de tout ce qui existe, confie Patrick Tort. Mais à la fin de sa vie, il était intimement athée."

Albert Einstein (1879-1955)

Face à l'univers, une émotion mystique

Athée ou croyant ? Avec Einstein, dont les nombreux écrits laissent beaucoup de place à l'interprétation, la question est plutôt de savoir ce qu'est Dieu. Et sur ce point, le scientifique est très clair : "Il ne croit pas en un Dieu personnel, comme celui révélé par les églises, imposant des pratiques, des célébrations... Pour lui, le sentiment religieux provient de l'émerveillement qu'il ressent quand il considère l'univers qui l'entoure", explique François Vannucci, professeur émérite, chercheur en physique des particules, spécialiste des neutrinos à l'Université de Paris. Dans un écrit, l'inventeur de la théorie de la relativité précise : "La plus belle émotion que nous puissions éprouver est l'émotion mystique. C'est là le germe de tout art et de toute science véritable... Savoir que ce qui nous est impénétrable existe vraiment et se manifeste comme la plus haute sagesse et la plus rayonnante beauté dont les formes les plus grossières sont seules intelligibles à nos pauvres facultés, cette connaissance, voilà ce qui est au centre du véritable sentiment religieux. En ce sens, et seulement en ce sens, je me range parmi les hommes profondément religieux."

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La tirade la plus célèbre du scientifique reste toutefois celle où il réfute l'idée d'un dieu jouant aux dés. Que voulait-il dire ? Pour bien comprendre, il faut remonter deux siècles en arrière jusqu'à Spinoza. "Einstein le révérait. Or le philosophe néerlandais disait en substance : nous nous croyons libres mais nous sommes comme la pierre qui tombe, c'est-à-dire soumis en permanence à l'effet de la gravitation, un phénomène complètement prédictible", explique François Vannucci.

A la manière de Spinoza, Einstein pensait que tout l'univers pouvait être compris par l'intelligence humaine. Mais dans le monde de l'infiniment petit, certains événements comme la trajectoire des électrons s'avèrent impossibles à prévoir. Tout ce que l'on peut dire, c'est qu'ils obéissent à une loi de probabilité. Einstein ne voulait pas l'admettre. Selon lui, la mécanique quantique telle qu'on la comprend était incomplète. Il devait exister des variables cachées permettant de prédire le lieu où les électrons se dirigent. Là-dessus, il s'est trompé.

Stephen Hawking (1942 - 2018)

Une brève histoire sans Dieu

Si peu de temps avant sa mort, Stephen Hawking continuait de réfléchir à la possible existence d'une multitude d'univers, la question de Dieu, elle, était déjà tranchée depuis longtemps dans son esprit. En 2010, il coécrit avec le physicien américain Leonard Mlodinow, Y a-t-il un grand architecte dans l'univers ? : "Puisqu'il existe une loi comme celle de la gravité, l'univers peut se créer de lui-même. Cette création spontanée est la raison pour laquelle l'univers existe, et celle pour laquelle nous existons nous aussi. Il n'y a nul besoin d'invoquer Dieu pour cela." Le scientifique britannique se montre tout aussi définitif sur la question de la vie après la mort. "Je considère mon cerveau comme un ordinateur qui cessera de fonctionner lorsque ses composants deviendront défaillants. Il n'y a ni Paradis, ni vie après la mort pour les ordinateurs cassés. C'est un conte de fées pour les personnes ayant peur du noir", confiait-il en 2011 au Guardian. Ses réflexions auraient-elles été moins cinglantes si Hawking n'avait pas été atteint d'une maladie neurodégénérative paralysante, l'obligeant à vivre en fauteuil roulant et sous assistance respiratoire ? Penser cela serait faire injure à sa résilience - malgré sa condition physique, il plaisantait, riait et avait beaucoup d'humour, a confié à L'Express le physicien Thibault Damour. Son esprit brillant était totalement dévoué à la physique et la compréhension de l'Univers. Jusqu'au bout, Hawking nous invitait d'ailleurs à rester curieux et faire preuve d'optimisme. "Il se peut que nous n'atteignions jamais la fin de notre quête, une compréhension complète de l'Univers, disait-il. Dans un sens, je m'en réjouis. Une fois la théorie ultime découverte, la science ressemblerait à l'alpinisme après la conquête de l'Everest. L'espèce humaine a besoin d'un pari intellectuel. Cela serait ennuyeux d'être Dieu et de n'avoir rien à découvrir."