"Depuis des mois, je galère". Entre deux cours à l'Université de Toulouse, Johanna* a rendez-vous avec les bénévoles du Secours Populaire, afin de discuter de sa situation "de grande précarité". Venue du Tchad, l'étudiante vient d'entrer en troisième année de droit, et assure que "rien ne pourra l'empêcher" de terminer son cursus. Pourtant, la jeune femme admet être à court de solutions : alors qu'elle avait trouvé un job d'appoint pour six mois, son employeur a été dans l'obligation d'annuler son contrat, pour cause de "problèmes financiers" durant la pandémie.

"Ils ont tout réorganisé, et je me suis retrouvée sans job pendant tout l'été. Puisque étrangère, je ne suis pas boursière, et je ne bénéficie d'aucune aide de l'État. Ça devient très compliqué", confie Johanna. Au fil du temps, elle a accumulé une dette de loyer s'élevant "à plus de 800 euros", et n'a d'autres choix que récupérer des colis alimentaires, chaque mois, auprès du Secours Populaire.

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"Des situations comme celle-là, on en voit de plus en plus", témoigne Houria Tareb, secrétaire générale de la Fédération de Haute-Garonne de l'association. "Avec la pandémie, des centaines de jeunes, déjà précaires, ont perdu leur emploi, et n'ont plus aucune rentrée financière", explique-t-elle. "Il y a en a qui ne peuvent plus payer leur loyer, d'autres qui accumulent les dettes, et d'autres encore qui ne mangent qu'une fois par jour. Pour beaucoup, le quotidien est devenu un parcours du combattant", souffle la bénévole.

"Certains n'arrivent plus à sortir la tête de l'eau"

Contrats de stage non-renouvelés, CDD annulés, jobs "alimentaires" introuvables... En pleine période de pandémie, des milliers d'étudiants ont dû faire face à une perte importante de revenus, les plongeant parfois dans une précarité "dont ils pensaient jusqu'alors être préservés", souligne Houria Tareb. "Ça peut aller très vite. C'est une machine infernale, et certains n'arrivent plus à sortir la tête de l'eau".

S'il est "encore trop tôt" pour connaître le nombre exact de nouveaux étudiants inscrits au Secours Populaire en cette rentrée, l'association assure qu'au niveau national, 45% de bénéficiaires supplémentaires ont fait appel à l'organisme durant les deux premiers mois du confinement, "dont une majorité de jeunes". "Sans cette aide alimentaire, je ne sais pas si je pourrais me nourrir normalement. Parce qu'une fois l'électricité, le loyer et les transports payés, il ne me reste plus rien", témoigne Johanna.

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Une détresse étudiante également constatée par Dominique Marchand, présidente du Centre national des oeuvres universitaires et scolaires (CNOUS). Selon elle, les demandes d'aides spécifiques accordées aux étudiants par les CROUS - qui s'élèvent à hauteur de 48 millions d'euros par an, financées par le ministère de l'Enseignement supérieur - ont doublé, voire triplé, durant la période de crise sanitaire. Et les demandes de renouvellement de logement, ont, elles aussi, "très nettement" augmenté : 66 000 réadmissions déjà confirmées pour cette année, contre 51 854 en 2019, selon l'organisme. "Ce chiffre montre bien les difficultés dans lesquelles sont plongés les étudiants en cette période de rentrée, notamment pour trouver un logement", appuie Dominique Marchand.

"Je me suis retrouvée sans salaire, avec un appart et une vie à payer"

"La crise, en plus d'aggraver la situation d'étudiants déjà précaires, a également précipité d'autres élèves dans une insécurité qu'ils ne croyaient pas connaître un jour", précise Quentin Thirot, président de la Fédération des Étudiants Rouennais. "Alors que de nombreux jeunes doivent se salarier pour payer leurs études ou leur logement, cette crise va taper au plus profond de leur portefeuille, et les laisse dans une situation déplorable", souligne-t-il.

C'est le cas de Mathilde*, étudiante en communication. "Le Covid, je l'ai accueilli comme une bombe en pleine gueule", lâche-t-elle, dépitée. À l'annonce du confinement, en mars, la jeune femme vient de décrocher un stage rémunéré, et de louer un appartement en ville pour pouvoir s'y rendre plus rapidement. "J'avais un préavis de minimum trois mois, et j'avais prévu de payer ce loyer avec le salaire de mon stage. Puis il y a eu le Covid, et mon stage a été interrompu", raconte-t-elle. "Je me suis retrouvée sans salaire, avec un appart et une vie à payer, et un PEL qui a fondu comme neige au soleil". Pendant trois mois, elle pioche dans ses économies, "construites au fil du temps", pour payer son loyer. "J'ai dû abandonner des projets, et surtout, s'il m'arrive quoi que ce soit aujourd'hui, je ne sais pas sur quel argent je pourrais compter", regrette la jeune femme, qui s'estime pourtant "chanceuse". "La seule raison pour laquelle je ne suis pas tombée dans la précarité totale, c'est l'aide de mes parents. Sans eux, je n'imagine pas vraiment comment ça aurait pu se passer", assure-t-elle.

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"En temps de pandémie, la solidarité familiale fonctionne de moins en moins, les parents subissant eux-même la crise. Certains étudiants peuvent ainsi se retrouver du jour au lendemain sans aides financières, ce qui est très inquiétant", résume Helno Eyriey, vice-président de l'UNEF. "La bourse la plus importante qu'un étudiant puisse obtenir, c'est 563 euros par mois. Sans salaire ponctuel, sans aides de l'État, et sans support parental, la qualité de vie devient alors plus que précaire", décrypte-t-il.

"Il n'y a plus de budget pour nous"

Et selon les associations, la situation ne risque pas de s'arranger. "Avec la perte de leurs petits boulots, certains jeunes s'expulsent eux-mêmes de leur logement, parce qu'ils pensent que leur dette est tellement importante qu'ils ne pourront jamais s'en sortir", raconte Houria Tareb, assurant que certains étudiants recherchent "depuis des mois" un job d'appoint, introuvable. "J'ai envoyé des dizaines de CV, on ne me répond pas. Il n'y a plus de place, plus de budget pour nous", regrette Johanna.

"Les sites de petites annonces débordent d'étudiants en recherche d'un job alimentaire, et les offres se font de plus en plus rares", ajoute Ahmed, étudiant en économie à La Sorbonne. Avant le confinement, le jeune homme donnait des cours particuliers dans des lycées - un job étudiant qui pouvait lui apporter jusqu'à 300 euros par mois. "Pendant la crise, j'ai perdu cet emploi, et je me suis retrouvé avec les seules aides de ma bourse : 500 euros par mois", explique-t-il. "Mais à Paris, entre le loyer, les courses, les charges, Internet, les stocks de masque... C'est devenu réellement compliqué", raconte-t-il, pudique.

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"Ça veut dire que sans l'aide de certaines associations, je n'aurais pas pu continuer à me nourrir convenablement", illustre-t-il. Pour "éviter de manger des pâtes à chaque repas", Ahmed compte sur un projet d'épicerie sociale et solidaire porté par l'Association Générale des Étudiants de Paris, où les denrées alimentaires et les produits d'hygiène sont revendus à 10% du prix du marché. Une bulle d'air pour l'étudiant, qui craint de ne pas retrouver un emploi cette année. "La majorité des jobs sont pris d'assaut, notamment par les jeunes diplômés qui se retrouvent eux-mêmes en situation de précarité, puisqu'ils ne trouvent pas de premier emploi", indique Ahmed.

"Je suis anxieuse, tout le temps"

Les chiffres donnent le vertige : cet automne, environ 700 000 jeunes devraient entrer sur le marché de l'emploi, alors même que, selon l'Insee, le taux d'emploi des moins de 25 ans est tombé à 26,6% au deuxième trimestre 2020, contre 29,9% en 2018. Les statistiques du ministère du Travail, eux, indiquent que 550 000 jeunes demandeurs d'emploi cherchaient un travail au mois de juillet, soit 100 000 de plus qu'en février dernier, avant la pandémie de coronavirus.

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Selon une étude, publiée par le journal L'Étudiant en juin, plus de 82% des étudiants se déclaraient ainsi "assez inquiets" (45,6%) ou très inquiets (37%) pour leur insertion dans la vie active. "Je suis anxieuse, tout le temps. De ne pas trouver un job étudiant maintenant, de ne pas trouver un travail plus tard", commente Johanna. "Il va falloir faire au mieux, avancer petit à petit, monter des projets par nous-même", ajoute Ahmed, qui compte déjà créer une plateforme de mise en relation des étudiants avec des offres de stage ou d'alternances.

"Quoi qu'il arrive, nous continuerons à aider au mieux les étudiants pour qu'ils passent leur diplôme", tient à préciser Dominique Marchand, rappelant que le montant des loyers des 175 000 logements proposés par les CROUS ne connaîtra aucune augmentation en 2020, et que les repas proposés par les restaurants et cafétérias de l'organisme seront désormais proposés au prix d'un euro pour les étudiants boursiers. "C'est important, parce que le diplôme reste le premier bouclier face au chômage", souligne la présidente du CNOUS. "La précarité étudiante doit, par tous les moyens, être évitée", estime-t-elle.

* Certains prénoms ont été modifiés à la demande des personnes interrogées