Pour Anthony, c'est un cadeau inespéré. À partir de janvier 2023, ce chef de produit de 29 ans pourra demander à sa direction un congé sabbatique de deux mois consécutifs... Tout en gardant son poste et sa rémunération. Un avantage précieux, offert par l'entreprise parisienne Artur'In à tous ses employés bénéficiant d'une ancienneté de plus de trois ans. "Ça a été une vraie bonne surprise : je vais pouvoir lever le pied, prendre un peu de recul", se réjouit le jeune homme. Pour lui, ce congé arrive à point nommé : après cinq ans passés dans cette société spécialisée dans la communication digitale, trois confinements et une crise sanitaire, il avoue avoir bien besoin d'un "second souffle". "J'ai la sensation d'être arrivé à la fin d'un cycle. Cette période pourrait me permettre de faire le point, rafraîchir mon état d'esprit", confie-t-il. Alors qu'Anthony a récemment lancé une construction immobilière à Bordeaux, ces vacances rémunérées lui permettraient par ailleurs d'avancer plus vite que prévu dans son projet. "Je n'aurais jamais pu me permettre de prendre deux mois sans salaire. Pour moi, c'est un geste très fort de la part de l'entreprise", tient-il à préciser, ravi.

Une "réussite" pour la directrice des ressources humaines, qui se félicite des réactions - évidemment très positives - de ses salariés. Car outre ce congé sabbatique, Artur'In a également proposé à ses collaborateurs une semaine de congés payés supplémentaire par an, une journée par trimestre pour s'engager dans une cause associative ou réaliser du bénévolat, et une flexibilité accrue des horaires de travail - pour un rendez-vous médical ou aller chercher ses enfants à l'école, par exemple. "Après le Covid, nous voulions réfléchir aux futurs besoins des salariés, et recréer un élan positif au sein de l'entreprise", justifie la DRH. Daphné Vauclin-de Calbiac en est certaine : malgré les coûts engendrés par ces initiatives, l'investissement en vaut la peine. "Ce qu'on perd en budget, on le gagne en engagement, en rétention, en loyauté. Ce sont des coûts qui s'annulent", estime-t-elle. Alors que certains profils de l'entreprise sont "rares et précieux", la direction espère ainsi limiter le turn-over post-Covid et remotiver ses salariés. "Normalement, le seul moyen de faire une pause aussi longue, c'est quitter son job, puis recommencer ailleurs. On offre une alternative", conclut la DRH.

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La mise en place de cette stratégie, à la fois bénéfique pour l'employé et l'employeur, est loin d'être un cas unique. Congés payés illimités, possibilité de télétravailler partout en France ou depuis l'étranger, séances de sport dans les locaux, sessions de massages ou de yoga gratuites, et même coach de vie en entreprise... Pour se démarquer de leurs concurrents, garder leurs talents et recruter les meilleurs profils, certaines sociétés misent tout sur le bien-être de leurs salariés. "Dans la tech ou le secteur commercial par exemple, le marché du travail est de plus en plus concurrentiel. Les entreprises doivent afficher des avantages qui leur permettront de recruter les meilleurs profils", résume Charles Chantala, directeur commercial chez Indeed. Et depuis la crise sanitaire, le phénomène ne cesse de s'accélérer. "Les entreprises ont compris que quelque chose se jouait dans le bien-être au travail. Pour recruter ou garder ses pépites, le salaire ne suffit plus", estime le spécialiste, dont le constat est clair : "C'est désormais la norme. Investir un million dans des congés payés supplémentaires ou des salles de sieste, c'est aussi intelligent que de dépenser un million en recherche et développement".

"C'est devenu aussi important que le salaire"

Sur les centaines d'annonces déposées chaque semaine sur le site de recrutement en ligne Welcome to the Jungle, la directrice générale Camille Fauran a ainsi constaté une réelle évolution des propositions des entreprises. "Avant, il y avait trois lignes sur la mutuelle, les tickets restau et les offres de transport. Maintenant, vous avez des paragraphes entiers qui proposent des formations, du coaching, du sport ou du télétravail... C'est devenu aussi important que le salaire", analyse-t-elle. Selon une enquête actuellement menée par Welcome to the Jungle sur 1500 répondants en recherche d'emploi, Camille Fauran indique que les avantages entreprise arrivent désormais en deuxième position dans le critère de choix des futurs salariés, juste après la rémunération. "C'est ce qui rend un poste attractif. Ne pas vouloir prendre conscience de ce phénomène en tant qu'employeur, c'est risqué", souligne la spécialiste, évoquant les 20 millions d'Américains ayant démissionné depuis le début de la crise sanitaire. "Depuis la pandémie, il y a de plus en plus de réflexion sur le sens que l'on donne à son travail, la place qu'il prend dans notre vie. Entre candidats et recruteurs, le rapport de force s'inverse", prévient-elle.

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Certains l'ont bien compris. Depuis quelques mois, l'entreprise parisienne PrestaShop, spécialisée dans les solutions d'e-commerce, donne par exemple la possibilité à ses salariés de télétravailler depuis l'étranger la moitié de l'année - dans la limite de trois mois consécutifs. La mesure, testée six mois, séduit : une dizaine de collaborateurs en ont déjà bénéficié, travaillant depuis l'Argentine, les États-Unis ou même l'Ukraine. "Nous sommes dans un contexte très concurrentiel : nous souhaitions attirer de nouveaux talents", admet Alexandre Eruimy, PDG de l'entreprise. Alors que sa société compte plus de 200 collaborateurs issus de 18 nationalités différentes, l'homme ajoute également répondre à un souhait formulé par ses équipes. "Elles ont désormais la possibilité de retrouver leurs familles durant les fêtes ou de voyager, sans pour autant poser des jours de congé", précise-t-il. Lynn, acount manager chez PrestaShop depuis un an, a par exemple pu rejoindre sa famille au Liban pendant trois semaines pour les vacances d'hiver, sans avoir à piocher dans ses congés payés ou ses RTT. "C'est clairement un avantage que je n'ai pas trouvé dans d'autres entreprises... Et ça fidélise", avoue-t-elle.

Attention aux mesures "gadget"

Mais attention : selon Charles Chantala, ces propositions nécessitent une certaine organisation de la part des directions. "Il faut mettre en place des objectifs chiffrés, mesurables et précis, avec beaucoup de flexibilité dans la manière de les atteindre", indique le directeur commercial d'Indeed, qui rappelle par ailleurs que ces mesures ne s'adressent pas à tous les types d'entreprises. "Il faut avoir une culture managériale particulière, dans laquelle le rapport à la hiérarchie est plus souple. C'est un travail de confiance, qui nécessite une grande autonomie de la part des collaborateurs", explique le spécialiste. Surtout, tous les types de métiers ne sont pas encore concernés par de tels avantages. Dans le bâtiment ou la restauration, "on part de loin", lâche Charles Chantala. "La première amélioration de qualité de vie au travail pour ces secteurs, ce serait de proposer des journées de sept heures consécutives par exemple".

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Pour Camille Fauran, les employeurs des secteurs concernés doivent également être vigilants aux mesures "gadgets" proposées à leurs futures recrues, préférant aux chèques cadeaux ou aux barres chocolatées gratuites des solutions "plus durables et plus profondes" concernant leur bien-être au travail. "Avec la crise sanitaire, les entreprises ont pris conscience qu'elles avaient un véritable rôle à jouer dans la santé mentale de leurs collaborateurs", insiste-t-elle. Depuis peu, certaines d'entre elles proposent ainsi dans leurs locaux ou à distance des séances de sophrologie, de yoga ou de coaching personnel, voire des rencontres avec des psychologues du travail. "Le nombre de demandes a au moins été multiplié par trois depuis la pandémie", confirme Elsa Buffet, directrice commerciale de RelActiva, société spécialisée dans les activités de bien-être en entreprise. Au-delà des traditionnels massages ou séances de sport auparavant commandés par ses clients, la spécialiste observe un changement dans les demandes des directions, plus friandes d'ateliers de gestion du stress, de relaxation ou même de gestion du sommeil. "Ce sont des problématiques amenées par la crise du Covid. On sent des sociétés bien plus soucieuses de la santé mentale de leurs salariés", estime-t-elle.

Un constat confirmé par Pierre-Étienne Bidon, fondateur de la plateforme Moka.care, qui propose aux salariés des sessions individuelles ou collectives de thérapie et de coaching. "La santé mentale en entreprise n'est plus taboue", se réjouit-il. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : créée il y a tout juste deux ans, sa société accompagnait déjà une dizaine d'entreprises fin 2020, et une centaine fin 2021, en France et en Europe. L'Oréal, Doctolib, EDF, Qonto... "Des entreprises de tous les secteurs font appel à nos services, et ça continue d'augmenter. Ce sujet ne concerne plus uniquement les salariés exposés à de forts risques psychosociaux, et les directions l'ont compris", martèle l'entrepreneur, selon qui l'accompagnement psychologique et le bien-être mental au travail sont devenus des éléments "décisifs" pour l'épanouissement des employés. Selon le dernier baromètre du cabinet spécialisé sur la qualité de vie au travail Empreinte Humaine, 2,5 millions de salariés se disaient en situation de burn-out sévère en octobre dernier - soit une augmentation de 25% par rapport au mois de mai 2021.