Dans le hall d'accueil désert du siège d'INTM, une entreprise spécialisée en conseil et services numériques située à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), Christiane* s'avance, déterminée. Son ton dynamique tranche avec le calme du lieu, encore plongé dans la langueur de la pause déjeuner. "Bonjour, c'est l'inspection du travail. Est-il possible de parler avec le directeur général ou le DRH ?", lance-t-elle à la chargée d'accueil en dégainant sa carte officielle. Légère confusion de l'autre côté du comptoir. La standardiste tape sur son clavier, tente un coup de fil, puis deux. "J'essaie de le joindre. Vous aviez rendez-vous ?". L'inspectrice sourit derrière son masque. "L'inspection du travail ne prend jamais rendez-vous", répond-elle du tac au tac. Christiane a l'habitude : après des années de contrôles inopinés menés pour l'unité départementale des Hauts-de-Seine de la Direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités (Drieets), elle confie avoir assisté plus d'une fois au cafouillage que provoque son arrivée. "L'effet de surprise joue beaucoup. Vous avez parfois des patrons indisponibles, des DRH qui doivent décaler un rendez-vous pour nous recevoir... C'est normal." Dans la majorité des cas, l'embarras ne dure pas. Après quelques minutes d'attente, la chargée de communication du groupe INTM descend finalement des étages supérieurs.
"Bienvenue !", clame-t-elle, chaleureuse. Christiane lui indique les raisons de sa visite : en pleine vague Omicron, le protocole sanitaire concernant les entreprises a de nouveau été modifié début janvier, le ministère du Travail préconisant, entre autres règles, au moins trois jours de télétravail par semaine. "Je suis là pour vérifier la mise en place du protocole national, et faire le bilan des mesures en vigueur dans les locaux", souligne l'inspectrice. La chargée de communication, accompagnée du référent Covid de l'entreprise, acquiesce. Le contrôle peut commencer. "Seulement deux par deux dans les ascenseurs", rappellent les deux salariés, désignant du regard le protocole sanitaire affiché sur le mur adjacent. Pour Christiane, la visite commence bien.
Georges Awad, président du groupe, la reçoit dans un bureau parfaitement rangé - la fenêtre de la pièce a été ouverte avant notre arrivée, et un flacon de gel hydroalcoolique trône sur la table de réunion, immaculée. L'inspectrice prend le temps de s'installer, carnet de notes à la main : avant de contrôler les locaux, elle tient à discuter avec le patron. Les questions fusent, précises. "Quel protocole avez-vous mis en place d'un point de vue des gestes barrière ? Un accord télétravail a-t-il été rédigé ? Quels outils sont mis à disposition des employés pour le respecter ?" Consciencieusement, Georges Awad répond à chaque interrogation, documents à l'appui.
"Je fais un peu le fayot"
Depuis le premier confinement, le télétravail a été proposé aux 1650 collaborateurs du groupe dont la profession le permet, et un accord a effectivement été signé avec les partenaires sociaux. A chaque nouvelle vague de la pandémie ou changement de protocole, des e-mails ont été envoyés aux collaborateurs, rappelant les consignes érigées par les autorités sanitaires en termes de travail à distance et renvoyant vers le site officiel du gouvernement. "Je fais un peu le fayot, mais vous pouvez regarder, on a mis le lien en plein milieu du mail", fait remarquer Georges Awad en riant. L'homme est détendu : son entreprise est une bonne élève et applique à la lettre les consignes des autorités. Depuis le 3 janvier, ses salariés ont ainsi la possibilité de télétravailler trois à quatre jours par semaine. "Et certains travaillent même de chez eux cinq jours sur cinq", affirme le directeur.
Chez INTM, les gestes barrière sont également rigoureusement respectés : les surfaces communes, poignées de porte et toilettes sont régulièrement désinfectés, tandis qu'un stock d'au moins 40 000 masques et 3 000 flacons de gel hydroalcoolique est en permanence disponible pour les salariés. Deux référents Covid ont par ailleurs été désignés au sein de l'entreprise, et "chaque cas positif a été suivi de très près". Le PDG se félicite : jusqu'à présent, aucun de ses collaborateurs n'est décédé du virus, et très peu ont été infectés au travail. "Dès qu'un cas se déclarait, nous avons respecté le protocole d'isolement du salarié et des personnes avec qui il avait été en contact", assure-t-il. Depuis le début de la pandémie, Georges Awad indique par ailleurs qu'une seule employée a été victime de conséquences à long terme du virus. "Elle a perdu sa voix, et n'arrive pas à la récupérer."
Christiane réagit immédiatement. "Qu'a-t-il été prévu pour cette personne ?" "Elle a carte blanche", répond le chef d'entreprise. La jeune femme peut télétravailler quand elle le souhaite, autant de temps qu'il le faudra. Question après question, Georges Awad coche toutes les cases. L'événement annuel organisé chaque année pour les salariés et leur famille ? Reporté. Les ordinateurs mis à disposition des collaborateurs pour le télétravail ? Achetés et distribués à tous ceux qui en avaient besoin. Suivi de l'évolution des protocoles sanitaires ? Les nouvelles consignes ont régulièrement été imprimées et affichées partout dans les locaux, puis envoyées par mail à chaque salarié. Réunions à distance ? Sur 2 600 candidats au recrutement reçus en 2021, plus de 70% ont été vus via le logiciel vidéo Teams. Et le président lui-même a bouclé une grande opération financière à distance, en vidéo et avec signature électronique. Respect du télétravail ? "Vous allez voir par vous-même. On est censés être entre 130 et 140 personnes aujourd'hui, mais les bureaux sont presque vides. Alors qu'on est lundi, le jour où on a le plus de réunions !", conclut Georges Awad.
"Automatisme"
Christiane se lève : son inspection du terrain peut enfin commencer. Comme l'avait prédit le chef d'entreprise, ses locaux sont pratiquement vides. Les rares salariés présents travaillent seuls dans le bureau - initialement prévus pour deux personnes -, masque sur le nez et portes ouvertes pour aérer. "Cette constatation me suffit pour comprendre que le télétravail est respecté. Mais si les bureaux étaient pleins, je n'aurais pas hésité à interroger les salariés et à me procurer moi-même l'accord télétravail mis en place dans l'entreprise", confie l'inspectrice.
Son oeil aiguisé ne rate aucun détail : en passant dans les couloirs, elle vérifie les réservoirs de gel hydroalcoolique, examine les extincteurs et leur date de péremption, inspecte les affichages dans les couloirs. "C'est un automatisme, c'est le b.a.-ba de nos contrôles", glisse-t-elle. Adel, l'un des référents Covid de l'entreprise, l'emmène dans la salle où INTM stocke ses masques, flacons de gel et gants chirurgicaux : des dizaines de cartons s'empilent, dont le contenu est prêt à être distribué aux salariés. Depuis mars 2020, Georges Awad assure avoir investi entre 175 000 et 180 000 euros de protections. Christiane ne laisse rien au hasard : les employés viennent-ils se servir eux-mêmes ? Combien de masques par personne, et qui distribue ce matériel ? Y a-t-il une aération suffisante dans le local ? Tout est en ordre, rien à signaler.
L'inspectrice insiste pour monter dans les étages, visiter chaque lieu de restauration, plusieurs salles de réunion. "Cet endroit me semble petit pour manger", constate-t-elle en passant par un bureau exigu, où trois tables ont été rassemblées pour permettre aux salariés de déjeuner. "Seules quelques personnes viennent ici, il y a une plus grande salle au cinquième", répond Adel. Christiane y monte directement, apprécie le local bien plus spacieux qui lui est présenté. "Il n'y a pas de distributeur d'eau ? Mais je vois des bouteilles à disposition, c'est bon", remarque-t-elle, soulignant au passage la présence de gel, d'un micro-ondes et de lingettes mises à disposition des salariés. En face, la salle de sport de l'entreprise - déserte - semble elle aussi parfaitement nettoyée. "Les machines y sont désinfectées à chaque usage", assure le référent Covid, qui cherche durant quelques secondes un flacon de gel. "Il s'est volatilisé, il était là ce matin. Quelqu'un a dû le prendre !", justifie-t-il. "Il faudra penser à le remettre", conseille Christiane d'un ton bienveillant. La disparition du fameux flacon sera l'unique et infime détail négatif de l'après-midi.
"Pour d'autres, c'est plus compliqué"
"Tout est en ordre. L'inspection du travail sait aussi dire quand les choses sont bien faites, et c'est le cas ici", conclut Christiane, plus d'une heure après son arrivée. Sourire du côté de Georges Awad et de son équipe, qui apprécient le compliment. Pour INTM, il n'y aura pas de lettre d'observation pointant d'éventuels manquements, ni de contre-visite ou de mise en demeure de l'employeur. Il n'y aura pas non plus de signalement au parquet, comme cela peut être le cas si le contrôle aboutit à de graves erreurs de la part de l'entreprise. Mais l'inspectrice est catégorique : tous les contrôles Covid effectués depuis début janvier ne se passent pas aussi bien. "La majorité des entreprises d'une certaine taille respectent le protocole. Mais pour d'autres, c'est plus compliqué", assure-t-elle, racontant avoir récemment contrôlé une société fabriquant du gel hydroalcoolique... mais qui n'en distribuait pas à ses salariés.
Les exemples sont multiples : il y a quinze jours, Christiane a également inspecté une entreprise de services informatiques dont l'employeur refusait le télétravail à son personnel. "Pourtant, lors du contrôle, il m'avait assuré que le port du masque et le travail en distanciel étaient respectés", souligne Christiane. Ce n'est que quelques jours plus tard que l'inspectrice sera contactée par deux salariés, lui indiquant anonymement que leurs collègues n'étaient généralement pas masqués hors contrôle et que les jours de télétravail n'étaient pas toujours accordés. "J'y suis retournée presque immédiatement et nous avons réussi, en discutant avec l'employeur, à mettre en place deux jours de télétravail pour le personnel", explique l'agente de la Drieets, qui tient à rappeler que son rôle n'est pas uniquement de sanctionner. "Il est également important de rappeler les règles en vigueur et d'accompagner les employeurs durant cette période."
"On a doublé nos contrôles"
Depuis le 3 janvier, les semaines de Christiane sont chargées : pour encadrer son nouveau protocole, la ministre du Travail Elisabeth Borne a souhaité augmenter les visites diligentées par les inspecteurs, passant de 1000 à 5000 vérifications par mois sur le territoire. "On a doublé nos contrôles sur la thématique Covid depuis le début de l'année", confirme l'inspectrice, qui continue, en parallèle, de gérer ses dossiers administratifs, les conflits entre employés et employeurs ou encore les affaires de licenciement de salariés. Sur sa liste figurent des entreprises spécialisées dans le service, mais aussi des chantiers, des boulangeries, des salons de beauté ou des TPE... "Elles sont parfois contrôlées après un signalement d'usagers, de salariés ou de l'employeur lui-même, parce qu'elles figurent dans nos dossiers, ou tout simplement parce qu'elles sont situées dans le secteur que l'on va contrôler ce jour-là, explique Christiane. Mais à chaque fois, le contrôle est inopiné."
Parfois, l'effet de surprise agace les chefs d'entreprise, et le ton monte. "Certains ne comprennent pas pourquoi on leur fait perdre leur temps. Dans ce cas, on reste autant que possible dans la discussion et dans l'échange", raconte l'agente. Lorsqu'il existe des manquements au protocole, ses interlocuteurs tentent ici ou là de se justifier, lui indiquant en toute bonne foi "qu'ils ne savaient pas". "Je les réoriente alors vers les textes, en les invitant à s'informer. Mais vu le nombre de canaux existants pour communiquer sur le Covid, je suis un peu intransigeante sur l'excuse du "Je ne savais pas"", souligne-t-elle. Pour les employeurs qui ne joueraient vraiment pas le jeu, la ministre du Travail a rappelé mi-janvier que des sanctions allant jusqu'à 500 euros peuvent être mises en place, dans la limite de 50 000 euros par entreprise. "Mais nous ne sommes pas encore allés jusque-là dans mon unité des Hauts-de-Seine", nuance l'inspectrice avant de rassembler ses affaires. D'autres contrôles l'attendent : jusqu'au 2 février, les entreprises doivent continuer de proposer au moins trois jours de télétravail à leurs salariés.
*Le prénom a été modifié.
