Après deux ans et demi de pandémie, de confinements et de rebonds épidémiques, existerait-il finalement un "monde d'après" le Covid ? Professionnellement, il semblerait que oui. Dans une note publiée par la Fondation Jean-Jaurès, en partenariat avec L'Express, le directeur de l'Expertise Corporate et Work-Experience de l'Ifop Romain Bendavid revient ainsi sur les transformations "hors-norme" qui traversent le monde professionnel depuis la crise du Covid. Et son constat est sans appel. "Ces changements ont bouleversé en profondeur notre manière d'envisager la vie au travail", indique-t-il. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : alors qu'en 1990, 60 % des Français jugeaient "très importante" la place de leur profession dans leur quotidien, ils ne sont plus que 24 % à la définir comme telle trente ans plus tard.
"Le travail a perdu cette place centrale dans nos vies : il n'est plus considéré comme l'alpha et l'omega de notre réalisation personnelle, et ne détermine plus autant notre inscription dans la société ou notre espoir d'ascension sociale", analyse le chercheur. Selon l'enquête annuelle menée par l'Ifop auprès des salariés français, seules 13 % des personnes interrogées en 2021 citent par exemple le terme "fierté" pour exprimer leur ressenti quand ils pensent à leur travail. Pour décrire leur rapport à leur profession, les répondants préfèrent utiliser les notions de "sécurité" (27 %), de "routine" (27 %), ou, dans une moindre mesure, de "plaisir" (17 %). Mais contrairement à ce qui est observé aux Etats-Unis, Romain Bendavid tient à souligner que ce nouveau rapport au travail n'entraîne pas pour autant de phénomène de "grande démission" en France. "L'idée n'est pas de dire qu'on est mal dans son travail au point de le quitter, mais simplement qu'il est devenu une valeur parmi d'autres."
"Le monde du travail se réinvente"
En revanche, ce désintérêt des Français pour leur profession aurait de réelles conséquences sur leur vie en entreprise. Toujours selon l'enquête Ifop sur le climat social en 2021, 35 % des salariés citent ainsi en premier "la prise en compte du bien-être des collaborateurs" dans la liste de leurs attentes à l'égard des employeurs. Viennent ensuite les notions de "sens" donné à son travail (12 %), de "bonne réputation" (11 %), "d'identité et de valeurs fortes" (11 %), ou encore de "capacité à innover" (7 %). Pour les répondants, les deux critères les plus susceptibles de favoriser l'épanouissement professionnel résident d'ailleurs dans le fait d'avoir "un bon équilibre entre vie professionnelle et personnelle" (38 %), et "le sentiment de faire un travail utile" (22 %).
Et si ces attentes des salariés existaient déjà bien avant le Covid, Romain Bendavid pointe une différence majeure depuis la pandémie. "Les décideurs en entreprise se sont alignés sur ces valeurs, et se sont emparés de l'enjeu du bien-être au travail." Interrogés par l'Ifop pour Back Office Santé en février 2022, 47 % des décideurs RH considèrent désormais que les dimensions les plus importantes pour pérenniser la qualité de vie au travail sont "un bon équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle", tandis que 43 % pointent "la qualité des relations humaines".
Résultat ? "Le monde du travail se réinvente. L'entreprise devient un lieu de consommation comme un autre, dans lequel les notions de réputation de l'employeur, de télétravail ou de flexibilité prennent énormément de place", analyse le chercheur. Dans une logique d'investissement à court terme dans leur vie professionnelle, les salariés envisagent, de leur côté, bien plus de mobilité dans les cinq prochaines années. Pas moins de 40 % d'entre eux estiment par exemple qu'ils travailleront dans un poste différent à l'horizon 2027, 35 % dans une autre entreprise, et 28 % se voient exercer dans un autre secteur d'activité. Enfin, 12 % vont même jusqu'à envisager de quitter leur salariat pour adopter un statut d'indépendant. "Les barrières qui existaient face à l'envie de liberté et de changement ont sauté, résume Romain Bendavid. C'est la fin d'un cycle, et je ne pense pas qu'on puisse revenir en arrière."
