Recherche profs désespérément ! A seulement quelques jours de la rentrée scolaire, le recrutement d'enseignants est bel et bien la préoccupation première des rectorats, qui multiplient les offres d'emploi sur leurs sites internet. Cette année, l'Éducation nationale doit faire face à une situation inédite : plus de 4 000 postes n'ont pas été pourvus lors des concours d'enseignants organisés au printemps dernier, sur un total de 27 332 postes ouverts, dans le public et le privé. La précarisation de la profession - le salaire des enseignants français est l'un des plus bas d'Europe - et le durcissement des conditions d'exercice ont en effet de quoi doucher les ardeurs des aspirants potentiels.
Au coeur de l'été, le nouveau ministre Pap Ndiaye se voulait toutefois rassurant, affirmant qu'il y aurait bien "un professeur devant chaque classe à la rentrée". Lors de sa première conférence de presse de rentrée, le 26 août, ce dernier a longuement évoqué les solutions mises en place pour faire face à cette pénurie de personnels comme le recours aux candidats issus des listes complémentaires des concours ou encore l'embauche de 3000 nouveaux contractuels. C'est à eux que s'adressent la plupart des petites annonces mises en ligne par les différentes académies. Le but ? Attirer des volontaires novices ou déjà rompus au métier. Si bon nombre d'appels à candidature évoquent des contrats à temps plein et courant sur quelques mois voire sur l'année scolaire, d'autres propositions paraissent bien moins alléchantes... voire carrément décourageantes pour certaines.
"Un cap culturel a été franchi"
En se rendant sur la rubrique recrutement du site de l'académie de Clermont-Ferrand, on apprend que Saint-Eloy-Les-Mines, petite commune rurale du Puy-de-Dôme, recherche toujours un professeur d'espagnol libre à partir du 1er septembre et jusqu'au mois d'août prochain pour effectuer... 4,5 heures hebdomadaires (2,5 heures dans un collège et 2 heures dans un lycée professionnel). Montant de la rémunération mensuelle brute : 480 euros. La condition étant d'être titulaire d'une licence ou d'un master. A un peu plus d'une heure de route de là, dans la commune de Thiers, le lycée Jean Zay recherche un professeur de biochimie, là encore pour toute l'année mais avec seulement 4 heures de cours par semaine. Le profil requis est large puisque le poste est ouvert aussi bien aux infirmières, aux puéricultrices ou aux sages-femmes, qu'à un titulaire de BTS ESF (économie sociale et familiale) avec expérience professionnelle, ou encore à un diplômé d'Etat d'éducateur spécialisé. Mais attention, le candidat est prévenu : il ne pourra tabler que sur 400 euros brut par mois.
Les candidats susceptibles d'accepter ces contrats très précaires se bousculent-ils aux portails des établissements ? Sophie Vénétitay, secrétaire générale du Snes-FSU, principal syndicat des enseignants du secondaire, en doute fortement. "Ces offres d'emploi ne proposant que 4 à 6 heures hebdomadaires d'enseignement trouvent rarement preneurs et restent longtemps en ligne", soupire-t-elle. Certains contractuels s'en sortent en exerçant plusieurs missions sur différents établissements, à condition que les emplois du temps s'y prêtent et que les lieux d'exercice ne soient pas trop éloignés les uns des autres. Pour d'autres, il ne peut s'agir que d'un complément de revenu ou d'une mission temporaire en attendant de trouver un temps plein dans l'Education nationale... ou ailleurs. "Un cap culturel a été franchi cette année", avance Stéphane Crochet, secrétaire général du SE-Unsa, un autre syndicat d'enseignants. "L'administration a effectué une sorte de bascule vers le mois de juin-juillet en se tournant vers un mode de recrutement beaucoup plus large encore que les années précédentes. Ce qui heurte profondément nos collègues titulaires passés par beaucoup d'étapes avant d'exercer enfin leur métier", déplore-t-il.
Recherche contractuel pour une heure par semaine
La liste des postes de suppléants publiée sur le site du rectorat de Grenoble, et actualisée le 22 août dernier, soit un peu plus d'une semaine avant la rentrée, s'égrène quant à elle sur 10 pages ! Sur ce territoire, plus de 7 000 heures ne sont toujours pas pourvues à l'heure où les familles écument les rayons fournitures des magasins en prévision de la rentrée. Les enseignants de mathématiques (650 heures vacantes), de technologie (618) ou lettres modernes (483) sont particulièrement recherchés. Mais, à côté des quelques mi-temps ou temps complets proposés, on compte là encore une majorité de contrats de seulement quelques heures par semaine. Voire moins ! Ce collège de Seyssinet-Pariset, dans la banlieue de Grenoble, est ainsi à la recherche d'un professeur d'anglais prêt à assurer... une heure de cours par semaine. L'académie de Grenoble a au moins le mérite d'être transparente puisque ces offres d'emploi sont accessibles à tous en quelques clics. Ce qui est loin d'être le cas partout. De plus en plus de rectorats passent désormais directement par Pôle Emploi ou bien par des plateformes dédiées. Pour Sophie Vénétitay, le fait que ces annonces ne soient plus automatiquement accessibles au grand public n'est pas un hasard. "Il y a sans doute une volonté de cacher la cuisine interne et l'ampleur des manques existants qui en disent long sur la crise de recrutements que nous vivons actuellement", avance-t-elle.
La hiérarchie de l'Education nationale a sans doute aussi été échaudée par certaines polémiques ayant éclaté ces dernières années. En 2016, le fait que l'académie de Versailles entre en contact avec l'ambassade d'Uruguay pour recruter des professeurs d'espagnol avait été critiqué. Plus récemment, les opérations de "job dating" organisées par des rectorats ont également choqué une partie de la profession et du grand public. Le fait que l'académie de Bordeaux passe des annonces dans la presse locale également. Sans parler du temps de formation initiale accordé à ces nouvelles recrues qui ne dépasse pas quatre jours, voire se révèle carrément inexistant. Ce qui en dit long sur l'état du système éducatif. Autre constat étonnant : les salaires moyens des contractuels annoncés peuvent varier selon les académies. Celles de Versailles et de Créteil affichent des rémunérations brutes allant de 2 022 euros à 2 327 euros brut par mois, selon le niveau de diplôme, pour un enseignement général. Tandis que celle de Toulouse mentionne une fourchette allant de 1 600 à 1 800 euros brut mensuels. Une annonce publiée sur le site de Clermont-Ferrand propose 1 320 euros brut mensuels à un contractuel prêt à enseigner la technologie 12,5 heures par semaine dans un collège s'il est titulaire d'un BTS ou un DUT. Mais le salaire monte à 1 520 euros s'il possède un doctorat... Là encore, pas sûr que le poste trouve vite preneur.
Lors de sa conférence de rentrée, Pap Ndiaye a toutefois relativisé l'importance du recours aux contractuels en cette rentrée scolaire. "Nous estimons leur nombre à 3 000 personnes, à mettre en regard des 850 000 enseignants (titulaires, Ndlr)", a-t-il insisté. Ce qui représente "1 à 1,5 % [des effectifs, Ndlr] dans le primaire, et de 8 à 9 % dans le secondaire". Avant d'assurer : "Oui nous avons des difficultés de recrutement mais nous y faisons face pour la rentrée à venir, tout en proposant des réponses pérennes". La situation est-elle vraiment sous contrôle ? Premiers éléments de réponses le 1er septembre prochain.
