"Végan" : le mot, en quelques années, est devenu synonyme de cantines branchées avec tofu et chou kale au menu. D'activisme, aussi, avec les vidéos de l'association L 214 tournées dans les abattoirs ou les récentes agressions contre les boucheries attribuées aux militants les plus radicaux. Derrière ce mouvement polémique qui séduit les jeunes, une cause, l'abolition de la souffrance animale, et une philosophie, celle de l'antispécisme, dont un grand nombre de végans se réclament. Né aux Etats-Unis dans les années 1970, ce courant de pensée dénonce la hiérarchie entre les espèces qui place le genre humain à la tête de la pyramide et réclame davantage de droits pour les animaux. L'antispécisme est-il un antihumanisme, comme l'affirment ses détracteurs ? L'Express a réuni deux personnalités que tout oppose sur ce sujet : le politologue Paul Ariès, auteur d'un brûlot anti-végans, Lettre ouverte aux mangeurs de viande qui souhaitent le rester sans culpabiliser (Larousse), et le journaliste Aymeric Caron, porte-drapeau des antispécistes en France, qui vient de publier Vivant (Flammarion).
L'EXPRESS : Pourquoi la pensée antispéciste vous paraît-elle une idéologie dangereuse, Paul Ariès?
Paul Ariès : Les végans ordinaires sont plein de bons sentiments, mais la philosophie à laquelle ils s'adossent l'est beaucoup moins. Certains théoriciens de l'antispécisme passent en contrebande des thèses inacceptables qui remettent en question les grands invariants anthropologiques. Dans votre dernier livre, Aymeric Caron, vous écrivez que si nous devions choisir entre sauver un violeur, un tueur d'enfants ou notre animal de compagnie, "nous sauverions notre animal de compagnie sans hésiter". Et vous ajoutez que "[vous savez] qu'il n'y a quasiment aucune chance que [vous choisissiez] de sacrifier l'un de [vos] chats, plutôt qu'un copain, un collègue ou a fortiori un inconnu." J'espère que vous ne croyiez pas vraiment à ce que vous écrivez!

Le politologue Paul Ariès, auteur d'un brûlot anti-végans
© / Larousse
Aymeric Caron : Si, tout à fait. L'antispécisme remet en cause l'idée que l'être humain puisse faire souffrir ou tuer des individus des autres espèces animales sous prétexte qu'ils ne sont pas humains. Alors oui, entre un violeur et mon chat, avec lequel j'entretiens une relation affective forte et qui ne fait de mal à personne, je sauve mon chat. Mais ce n'est pas parce que je lui accorde à titre personnel cette valeur supérieure qu'il a plus de droits que les autres individus humains et non humains au regard de la loi. Et vous Paul, entre votre chat et Marc Dutroux [pédophile belge condamné à la prison à perpétuité en 2004 pour la séquestration et le viol de mineures], que choisissez-vous ?
P. A. : Je sauve Dutroux, sans hésiter, pour pouvoir le juger comme nous avons jugé les criminels de guerre nazis, avec l'espoir que cela ne recommence jamais !
A. C. : Voilà la différence fondamentale entre vous et moi. Vous êtes l'archétype du spéciste, pour qui toute vie humaine vaut par définition plus que n'importe quelle autre vie animale.
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Ressentir plus d'affection pour son animal de compagnie que pour le reste de l'humanité est une chose, "choisir" de le sauver lui plutôt qu'un humain en est une autre...
A. C. : Je parle ici d'un conflit de philosophie morale. La question à se poser est celle de l'intérêt à vivre. Comme tout antispéciste, je considère que les animaux non humains sensibles - la vache, le cochon, etc - ont le même droit à exister que vous et moi. Ils ont le même "vouloir vivre", la même volonté de poursuivre leur vie et de l'améliorer. Les animaux non humains sensibles sont aussi des individus, puisque ce sont des êtres vivants avec une conscience d'eux-mêmes et une capacité à expérimenter subjectivement le monde. Affirmer que des individus auraient un droit supérieur à vivre du fait de leurs plus grandes capacités cognitives n'est pas tenable. Certains, comme les nazis, ont eu ce projet parmi les humains. C'est évidemment abominable. Pourquoi le critère de l'intelligence serait-il plus acceptable pour définir notre manière de traiter des animaux non humains ?
P. A. : La philosophie morale dont vous parlez sert justement à définir des cadres d'action. Les propos du philosophe australien Peter Singer, l'un des penseurs majeurs de l'antispécisme, vous semblent plus acceptables ? "Si l'on compare honnêtement le veau, le cochon et le poulet avec le foetus, selon des critères moralement significatifs tels que la rationalité, la conscience de soi (etc.), alors le veau, le cochon et le poulet viennent bien avant le foetus quel que soit l'état d'avancement de la grossesse, écrit-il dans Questions d'éthique pratique (Bayard). Et si le foetus n'a pas droit à la vie comme une personne, le nouveau-né non plus. [...] Les êtres auxquels manque la conscience de soi ne peuvent avoir le droit à la vie au sens plein du mot 'droit'." ajoute-t-il.
A. C. : Peter Singer est l'un des philosophes les plus importants de notre époque. En tant que chercheur en éthique, il se livre à des expériences de pensée dont il mène la logique jusqu'au bout. C'est précisément parce que les cas qu'il soulève choquent parfois nos habitudes de pensée qu'ils peuvent remuer nos consciences.
Les animaux non humains devraient avoir les mêmes droits que nous, Aymeric Caron?
A. C. : Les antispécistes ne réclament pas une égalité de traitement entre les humains et les animaux non humains, ils réclament une égalité de considération. Il ne s'agit pas d'enlever des droits aux humains, mais d'étendre ces droits, qu'on a mis des siècles à accorder à toutes les catégories humaines - femmes, étrangers, esclaves, homosexuels etc. - aux autres animaux. Cela s'appelle l'augmentation de la sphère de considération morale. Une poule, par exemple, a besoin, comme nous, de pouvoir se mouvoir librement. Eh bien, on doit lui accorder cette liberté. L'antispécisme est un nouveau rapport à l'individu, un nouvel humanisme.
P. A. : Lorsque des activistes attaquent violemment les bouchers, il s'agit d'un nouveau rapport à l'individu?
A. C. : Quelques activistes ont attaqué des vitrines, et non des bouchers eux-mêmes, heureusement, c'est différent. L'antispécisme est fondamentalement non violent. Je regrette donc évidemment ces actes, mais il faut comprendre qu'il sont provoqués par le refus du gouvernement de tenir ses promesses pour l'amélioration du bien-être animal. Installer des caméras dans les abattoirs par exemple, ou d'écouter les sondages qui disent que la majorité des Français souhaite l'interdiction de la chasse le dimanche ou l'interdiction de la corrida. Lorsque les voies démocratiques sont inefficaces, certains cherchent d'autres moyens.

Le journaliste Aymeric Caron, ardent défenseur de l'antispécisme
© / France 2
P. A. : En réalité, votre philosophie est violente en soi. Non seulement elle remet en cause l'unité du genre humain, mais elle se place du côté des biotechnologies et de l'industrie productiviste - que certains végans refusent par ailleurs - pour que des substituts soient trouvés à la viande d'élevage. L'association animaliste Peta, par exemple, a offert un million de dollars au premier scientifique qui développerait du poulet totalement synthétique...
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A. C. : En quoi réclamer la fin de l'élevage est-il violent? Nous voulons mettre un terme, au contraire, à la barbarie provoquée par l'exploitation animale. C'est cela, le coeur de la philosophie antispéciste. Pourquoi continuer à manger des animaux alors qu'ils ont les mêmes intérêts à vivre que nous, que nous n'y sommes pas contraints pour la survie de notre espèce et que l'élevage dégrade l'environnement? Parce que le goût de la viande est agréable pour certains ? Le plaisir que l'on éprouve pour une action ne peut pas constituer une justification morale de celle-ci!
P. A. : Votre argument éthique ne tient pas la route : l'agriculture tue tout autant d'animaux. C'est à elle que l'on doit par exemple l'hécatombe des vers de terre, essentiels à la bonne santé des sols, on ne peut manger de salades sans tuer de limaces, de pommes de terre sans supprimer des doryphores. Tuer un animal pour le manger vous gêne, mais tuer un animal pour consommer des légumes ou des fruits, ne vous gêne pas. Ce paradoxe est symptomatique d'une pensée de bobos urbains. Tous les antispécistes veulent en finir avec les animaux d'élevage, certains pensent même qu'il faudrait tuer les animaux domestiques et sauvages, pour en finir une bonne fois avec leur souffrance.
A. C. : Vous avez raison de parler de la disparition des vers de terre, j'ai même fait écrire un livre sur le sujet, en revanche, on tue évidemment moins d'animaux en étant végétarien ou végan qu'omnivore !
L'antispécisme est un antinaturalisme, Paul Ariès?
P. A. : Tout à fait ! Les antispécistes se préoccupent des individus animaux, alors que les écologistes pensent aux espèces, à la biosphère, à la biodiversité, refusent ces produits phytosanitaires dont l'agriculture végan ne pourrait pas se passer pour nourrir 8 milliards d'humains. Certains militants animalistes rêvent même d'un monde où les seuls organismes dévorés seraient des végétaux et où l'on modifierait génétiquement les animaux pour les empêcher de se jeter sur leurs proies. Le courant RWAS (Reducing Wild-Animal Suffering) rejoint les transhumanistes lorsque ceux-ci parlent de "corriger" les effets de la sélection naturelle sur les espèces pour garantir le bonheur de tous les individus sensibles...Les végans ne sont pas des écolos. Vous-même ne condamnez pas les OGM. Ces courants que vous qualifiez de marginaux me semblent au contraire les plus logiques avec eux-mêmes. ils poussent les thèses qui sont communes à tous les antispécistes jusqu'à leurs conséquences ultimes.
A. C. : L'antispécisme est opposé à l'écologie actuellement dominante, que j'appelle "molle" car elle ne bouleverse pas radicalement nos modes de pensée et de vie. Il incarne une nouvelle écologie "essentielle", qui s'inspire des écologistes Elisée Reclus, Peter Singer et Arne Naess, pour ne citer qu'eux. L'écologie molle ne s'intéresse aux animaux et aux végétaux qu'en termes de quotas, de quantités, et de l'utilité que l'on peut en tirer, nous humains. L'écologie "essentielle", en revanche, considère que chaque entité du vivant a une valeur intrinsèque, indépendante de l'usage qu'on peut en tirer. C'est une écologie métaphysique, qui redéfinit notre rapport au vivant, et donc à l'autre. L'antispécisme est un courant philosophique et politique qui oeuvre au progrès moral de l'humanité.
*Lettre ouverte aux mangeurs de viande qui souhaitent le rester sans culpabiliser, Paul Aries, Larousse, 180 p, 9,95 euros
*Vivant, De la bactérie à Homo ethicus, Flammarion, 272 p, 19,90 euros.