Cadavres de canards en décomposition, bâtiment sans fenêtre, déjections sur le sol... L214 n'a pas failli à sa réputation de lanceur d'alerte. Dans une nouvelle vidéo, l'association de défense des animaux dénonce les conditions de vie des bêtes dans un élevage de canards reproducteurs à foie gras des Pyrénées-Atlantiques. La vidéo, publiée ce jeudi matin, a déjà été partagée plus de deux mille fois sur Twitter. Dans les commentaires, l'indignation se mêle au dégoût.
Ces réactions confirment la sensibilité de l'opinion publique à la cause animale. En témoigne un récent sondage Ifop, dévoilé par Le Monde et commandé par la Fondation Brigitte Bardot. D'après cette enquête, 70% des Français sont favorables à l'interdiction de l'expérimentation sur des animaux d'ici 10 ans. Pour lutter contre les abandons de bêtes, les sondés prônent l'interdiction de la vente d'animaux via des petites annonces, les réseaux sociaux ou les animaleries (72%). Ils rejettent la chasse à courre (82%), souhaitent des cirques sans animaux sauvages (73%) et veulent la fin de l'élevage des animaux dans le but de commercialiser leur fourrure (77%). 82% des Français sont enfin favorables à l'interdiction de l'élevage en cage d'ici cinq ans. Des résultats à faire pâlir d'envie tout élu.
Un sujet de société
"Les résultats de cette enquête ne nous surprennent qu'à moitié, assure à L'Express Christophe Marie, porte-parole de la Fondation Brigitte Bardot. On sent une progression de la sensibilité des Français sur ce sujet." Les défenseurs de la cause animale attribuent cette prise de conscience aux vidéos chocs publiées depuis plusieurs années des associations, comme L124. "Elles ont porté à la connaissance du public des pratiques terribles et choquantes sur l'animal de production, analyse Loïc Dombreval, député LREM et président du groupe "Condition animale" à l'Assemblée. Leur reprise par les médias a produit un effet amplificateur qui a marqué les gens, notamment les jeunes."
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Avec une conséquence : la cause animale n'est plus le monopole d'activistes. Elle essaime dans la société. Dès 2013, 24 intellectuels, dont Boris Cyrulnik et Alain Finkielkraut, plaidaient dans une tribune pour un changement du statut juridique de l'animal. En 2018, Le philosophe a publié Des animaux et des hommes, ouvrage consacrée à ce thème. "Le sujet n'est plus uniquement porté par les défenseurs des animaux, se réjouit Christophe Marie. Cela devient un problème de société, on ne peut plus parler de cause marginale." Plus globalement, l'eurodéputé LREM Pascal Durand salue une évolution "de notre rapport à l'animal" d'élevage. "On avait une relation utilitaire et d'exploitation à lui. Cela a évolué, avec une prise de conscience de l'autre. D'autant plus que l'élevage est passé dans une dimension industrielle. On voit des images insupportables dans de véritables usines. On est loin de la fermière qui gave une oie entre ses genoux."
"Angle mort de la pratique gouvernementale"
Les Français se sont ainsi emparés le sujet. Lors des élections européennes de 2019, le Parti Animaliste a recueilli 2,16% des suffrages. Le mouvement, peu présent pendant la campagne, affichait des photos d'animaux sur ses affiches. Suffisant pour rafler la mise. Plus de 500 000 Français se sont positionnés en faveur du Référendum d'Initiative Partagée (RIP) porté par le journaliste Hugo Clément et les chefs d'entreprise Xavier Niel (Free), Marc Simoncini (Meetic) et Jacques-Antoine Granjon (Vente privée). Parmi les six mesures mises en avant: l'interdiction de l'élevage en cage, de la chasse à courre, des élevages à fourrure...
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Les traductions politiques sont pourtant timides. Dernière avancée importante : une loi de 2015 accordant aux animaux la qualité d'"êtres vivants doués de sensibilité". Les progrès sont plus rares sous le quinquennat actuel. Certes, le broyage des poussins et la castration à vif des porcelets sera interdit d'ici fin 2021. Mais aucune proposition de loi sur la cause animale n'a été inscrite à l'ordre du jour à l'Assemblée depuis 2017. "Cela manque de volonté politique depuis trois ans", regrette le député ex-LREM et fondateur du groupe EDS Matthieu Orphelin. "La question animale est un angle mort de la pratique gouvernementale. Ce sujet a été marginalisé", abonde Pascal Durand.
Elevage, abattoirs, chasse... Le poids des lobbies est important sur ces sujets. En 2019, devant la Fédération nationale des chasseurs, l'ex-secrétaire d'Etat à la Transition écologique, Emmanuelle Wargon, les avait assurés du soutien "avec passion" d'Emmanuel Macron. Le bras de fer engagé autour de l'interdiction de la chasse à la glu illustre cette pression. Lors de l'examen projet de loi Egalim en 2018, un amendement instaurant une vidéosurveillance dans les abattoirs a été rejeté. Il s'agissait pourtant d'une promesse de campagne du chef de l'Etat. A la place, une simple expérimentation sur la base du volontariat. "Il a fallu 1h30 pour adopter cet amendement, se souvient Loïc Dombreval. Pendant ce temps, les Anglais pratiquent déjà la vidéosurveillance." "Emmanuel Macron est sensible aux lobbies, déplore Christophe Marie. Ces derniers, même s'ils n'ont pas d'intérêt commun, se serrent les coudes pour éviter des progrès. Ils craignent un effet domino."
L'Europe plus en avance
Pourtant, les initiatives existent. Des députés LREM ont déposé cet été deux propositions de loi pour protéger les animaux domestiques, interdire les animaux sauvages dans les cirques ou instaurer un permis de détention d'un animal. "J'ai bon espoir que la PPL aboutisse car elle est centrée sur l'animal de compagnie, glisse Loïc Dombreval à l'origine d'un des textes. C'est un sujet consensuel." Cet automne, le groupe EDS profitera d'une niche parlementaire pour déposer une proposition de loi sur ce thème, prohibant notamment l'utilisation d'animaux sauvages dans les cirques.
Les défenseurs des animaux sont unanimes : il faut se tourner vers l'Europe pour observer de vrais avancés. Via des règlements ou directives, l'UE a interdit la de vente de produits dérivés du phoque sur son sol ou prohibé les tests de produits et ingrédients cosmétiques sur les animaux. Dès 2002, elle imposait l'étiquetage des oeufs pour rendre compte des modes d'élevage des poules.
Adoptée en 2009, la directive oiseaux vise à protéger les oiseaux sauvages du territoire européen. Un texte "majeur", juge Pascal Durand, qui évoque d'autres normes sur l'élevage ou les transports. L'eurodéputé attribue ce décalage avec la France à notre système politique. "Il y a en France une surreprésentation au Parlement des territoires ruraux, et donc des élus venant de territoires de chasse." A cette donnée sociologique s'ajouteraient des différences culturelles. "Le rapport aux animaux de la classe politique n'est pas le même dans d'autres pays, ajoute-t-il. En Autriche, l'idée de voir un éléphant sur un tabouret paraît d'une cruauté absolue."
