Et si les amoureux des animaux avaient fini par devenir les pires ennemis des bêtes ? Formulée ainsi, la question a des allures de provocation. Pourtant, de plus en plus d'acheteurs de chiens et de chats encouragent, sans le savoir, la souffrance animale. Leur quête du "toujours plus beau" pousse des éleveurs peu scrupuleux à un dangereux eugénisme.

En cause, une pratique au nom barbare : "l'hypertype", qui consiste, lors de la reproduction, à accentuer, via des croisements soigneusement choisis, certains traits physiques pour rendre les bêtes "plus belles" aux yeux des futurs acquéreurs. Particulièrement touchés, les bouledogues français, les bulldogs anglais ou les carlins à qui l'on a progressivement raccourci la face pour la rendre plus mignonne, mais aussi certaines races de lapins ou de chats, comme les imposants Maine Coon ou les Scottish Fold, aux oreilles repliées vers l'avant.

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Inoffensives en apparence, ces mutations génétiques, parfois obtenues au prix d'une forte consanguinité, ont d'importantes conséquences sur la santé de ces animaux : ils souffrent de pathologies respiratoires et cardiaques, de problèmes dermatologiques ou d'otites. Et leur espérance de vie est singulièrement raccourcie : moins de quatre ans et demi pour un bouledogue français contre plus de onze pour un labrador, selon le Royal Veterinary College. Il faut les opérer pour leur permettre de mieux respirer, procéder à des césariennes quasi systématiques chez les femelles bouledogues parce qu'elles ont le bassin trop étroit pour accoucher par les voies naturelles.

Désirés parce que vus dans les pubs ou les bras des stars

Voilà des siècles que les humains font muter les animaux pour mieux répondre à leurs besoins (chasse, surveillance de l'élevage...), mais l'on a désormais basculé dans une autre ère, faite d'effets de mode, de réseaux sociaux et de consommation sans limite. En quarante ans, le nombre de chiens vendus en France a été multiplié par 100, on en compte 7,5 millions sur le territoire pour 15 millions de chats. Et les critères de choix ont changé. Désormais, on veut telle ou telle race parce qu'on l'a vue dans un film. On préfère des chiens miniatures que l'on peut tenir dans les bras ou à (très) longues pattes. On veut imiter Brad Pitt ou Florence Foresti, tellement cools lorsqu'ils posent avec leur bulldog.

"C'est vrai que le grand public aime le plus, plus, typé au maximum", confirme Hélène Denis, présidente du club du bulldog anglais et éleveuse à la retraite, qui se souvient avoir vu une célébrité refuser des animaux standards au motif qu'ils avaient l'air triste et leur préférer les chiens hors normes d'un autre éleveur. "La modélisation progressive des animaux domestiques n'est pas nouvelle, confirme Christophe Blanchard, sociologue et enseignant-chercheur à Sorbonne Paris Nord. Ce qui est spectaculaire, c'est la visibilité de certains traits hypertrophiés et l'uniformisation de la mode. Tel ou tel trait va être survalorisé par la société." Alors qu'au début des années 1980, moins de 200 bouledogues français étaient inscrits au livre des origines qui recense les chiens à pedigree, ils sont désormais 6000.

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Etrangement, le sujet ne mobilise guère. Les associations de protection animale, toujours promptes à s'insurger contre les corridas, l'expérimentation animale, les abandons ou la chasse à courre, restent silencieuses. Les pouvoirs publics ont d'autres priorités. Il y a bien eu, en 2018, un avis de l'Académie vétérinaire émettant des recommandations afin de limiter les phénomènes des hypertypes et une campagne d'affichage de l'Association des vétérinaires pour animaux de compagnie - "Souffrir pour plaire, non merci !" - détaillant, images à l'appui, toutes les pathologies possibles.

Il y a eu aussi des directives émises par les sociétés canines à destination des juges de concours pour éviter qu'ils ne récompensent des "bêtes de foire". Mais ces alertes n'ont pas atteint le grand public. Selon une enquête de la British Veterinary Association de 2018, les trois quarts des propriétaires de chiens brachycéphales (à face courte) ignoraient leurs possibles problèmes de santé au moment de l'achat. Et beaucoup continuent de penser que le ronflement du bulldog est inhérent à sa race alors qu'il est lié à un problème respiratoire.

Un très gros enjeu économique

Plusieurs éléments concourent à faire régner le silence sur cette question. L'enjeu économique, d'abord. Les animaux de compagnie sont d'abord et avant tout une activité commerciale alimentée par la demande. "Il y a une résistance dans le milieu car ces animaux restent les plus recherchés, les plus appréciés. Il y a encore une révolution des mentalités à faire, au-delà des déclarations", note Jean-François Courreau, professeur émérite à l'Ecole vétérinaire de Maisons-Alfort. En outre, seuls 30% des chiens ont des pedigrees et sont inscrits au livre des origines, ce qui laisse une large proportion d'animaux nés et vendus hors circuit et hors contrôle. Même si la majorité des éleveurs s'efforcent de produire des animaux dans les standards, d'autres jouent avec les limites. La tentation est d'autant plus grande qu'ils se retrouvent en concurrence avec des élevages sauvages ou des vendeurs installés à l'étranger, qui importent leurs bêtes en France après les avoir écoulées via les réseaux sociaux ou le bouche-à-oreille.

affiche Association vétérinaire

En 2018, l'Association des vétérinaires pour animaux de compagnie a lancé une campagne de prévention. Sans effet sur le grand public.

© / AFVAC

Quant aux associations de protection animale, elles ont longtemps privilégié d'autres combats, comme la lutte contre les abandons ou la gestion des refuges. Elles ne savent pas toujours comment prendre le sujet. Pour encadrer ces pratiques, il faudrait faire confiance aux éleveurs les plus sérieux pour mieux dénoncer les autres. Une position qui va à l'encontre de leur opposition de principe à l'élevage. Elles se taisent d'autant plus volontiers qu'elles n'ont aucune envie de heurter les propriétaires convaincus de bien traiter leurs animaux chéris. "Il est bien plus facile de parler de la corrida, qui concerne neuf départements français, que d'un sujet qui touche beaucoup de monde et constitue un marché important pour les éleveurs ou une source de dons ou de legs pour les associations ", résume Loïc Dombreval, vétérinaire et ancien député LREM, rapporteur de la loi contre la maltraitance animale.

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Le sujet est sensible. "Aller dire à quelqu'un qu'il choisit telle race parce que l'animal ressemble à un bébé et que c'est une compensation à une absence d'enfant, c'est compliqué, note Muriel Arnal, présidente de One Voice. Derrière tout ça, il y a parfois un manque affectif et la solitude de certaines personnes." Une forme de narcissisme aussi que d'avoir le plus bel animal du quartier, incompatible avec l'idée de souffrance. Françoise Lemoine, vétérinaire à Nantes, a failli l'année dernière se faire frapper par un propriétaire parce qu'elle refusait d'accoupler deux animaux qu'elle jugeait incompatibles, avec des risques de santé pour leurs descendances.

En Belgique, sous l'impulsion des conseils régionaux du bien-être animal, la législation est en train d'évoluer, avec des races qui, demain, seront interdites non seulement à la reproduction, à la publicité, mais aussi à l'importation ou à la détention. "Ces projets sont adoptés à l'unanimité. La principale organisation d'éleveurs nous suit, et c'est un thème plus simple pour nous que le foie gras, par exemple, qui a un poids économique important", précise Sébastien de Jonge, président de l'Union wallonne pour la protection animale. En France, les éleveurs ne veulent pas d'une législation trop rigide qui risque, selon eux, de conduire à l'extinction de races et au développement de circuits parallèles. D'autant qu'un article de loi, largement méconnu et peu appliqué, interdit déjà les hypertypes compromettant la santé et le bien-être. Ils plaident pour une meilleure sensibilisation du grand public. La Fondation Brigitte Bardot, lasse de devoir consacrer de plus en plus de ses aides vétérinaires à des anomalies congénitales, réfléchit à prendre la parole sur ce sujet dans les prochains mois. Suffisant pour faire évoluer les esprits et faire comprendre qu'un joli toutou n'est pas forcément le plus épanoui ? Pas sûr tant le tabou est ancré et les phénomènes de mode difficiles à enrayer.