"Le Ségur ?" Au bout du fil, Emmanuel Gontard, président du Fonds national d'action sanitaire et sociale (Fnass), pousse un long soupir. "J'ai du mal à vous en dire quoi que ce soit. Ça n'a pas changé notre vie. Tout est toujours aussi dur", souffle-t-il. Le 21 juillet 2020, à l'issue d'une consultation de six semaines, les accords du "Ségur de la Santé" accouchaient de 33 mesures prévues pour améliorer les conditions de travail des personnels de santé des Ehpad et des hôpitaux. Sur la table, un plan d'investissement dans le quotidien des établissements de santé de 19 milliards d'euros sur dix ans. Un an plus tard, presque jour pour jour, le ministre de la Santé Olivier Véran s'est félicité ce mardi 20 juillet que 75% des engagements pris soient déjà réalisés, ou en cours de déploiement. Une bouffée d'oxygène ? Malgré ce "rattrapage" bienvenu, à l'hôpital et dans les établissements privés, marqués par plus d'un an de pandémie, le malaise demeure.
Les mesures comptent pourtant une revalorisation des salaires, le recrutement de 15 000 personnes à l'hôpital ou une enveloppe de 50 millions pour rouvrir, selon les besoins, 4 000 lits d'hospitalisation. Le Ségur planifie également sur cinq ans un investissement de 6 milliards d'euros pour les Ehpad. A cette somme s'additionne la reprise de la dette hospitalière à hauteur de 13 milliards d'euros. "Mais ce qui a le plus touché pour l'instant, sur le terrain, ce sont les augmentations de salaire", pointe Emmanuel Gontard.
Des augmentations de salaire
Les revalorisations salariales, mesure phare du Ségur, ont déjà commencé à être mises en place. A cet effet, 8,2 milliards d'euros par an sont prévus, bénéficiant depuis décembre 2020 d'abord à 2 millions d'infirmiers, aides-soignants ou encore secrétaires médicaux à raison de 183 euros net par an. Une goutte d'eau pour Thierry Amouroux, porte-parole du syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI). "Le Ségur estime avoir répondu aux attentes des soignants avec cette somme, mais ce n'est pas le cas", assure-t-il. Bien qu'historiques - les salaires de ces personnels de santé étaient gelés depuis dix ans - ces augmentations ne correspondent pas aux attentes des personnels soignants. Et pour cause : les syndicats réclamaient à l'origine une hausse de 300 euros pour l'ensemble des personnels du secteur public. "C'est un rattrapage qui n'est pas suffisant : avant cette augmentation, les infirmiers étaient payés moins de 20% par rapport au salaire moyen européen de la profession. Leur rémunération est maintenant inférieure de 10% à cette moyenne. Ce n'est pas suffisant", soupire-t-il.
Tous ne partagent pourtant pas ce point de vue : "Il ne faut pas oublier que ces augmentations ne sont qu'une partie de la revalorisation, prévient Didier Birig, secrétaire général de la branche santé de Force ouvrière. De nouvelles grilles salariales, de bonne facture, notamment pour les aides-soignants, viennent d'être annoncées pour le 1er octobre prochain pour le public, et début 2022 pour le privé." Au programme : des augmentations prévues, modulées en fonction de l'ancienneté de chacun, ce qui devrait engendrer des carrières plus courtes.
500.000 salariés paramédicaux percevront des augmentations de salaire dans les mois qui viennent. Attention, toutefois : ces augmentations ne concerneront que les nouvelles recrues. A terme, les nouveaux infirmiers en soins généraux de la fonction publique hospitalière, par exemple, verront leur salaire net augmenter de 107 euros par rapport à la grille actuelle au bout d'un an d'ancienneté. Des grilles de reclassement ont également été négociées pour les "anciens", qui doivent permettre en moyenne de gagner 14,7 points d'indice. "Les aides-soignants dans les Ehpad et les soignants en Urgences peuvent par exemple compter sur 100 euros supplémentaires en moyenne", complète le syndicaliste. Fruits de nouvelles négociations auxquelles FO a participé aux côtés de la CFDT, ces revalorisations sont le signe, selon lui "d'un effort conséquent par rapport à ce qui avait d'abord été négocié".
Effectifs en baisse
Dans les établissements publics comme dans les cliniques, les vagues de départ continuent cependant de se multiplier. "Nous sommes passés de 7 500 postes d'infirmiers vacants en juin de l'année dernière à 34 000 en septembre", alerte Thierry Amouroux. Pourquoi autant ? "La déception du Ségur", lâche le syndicaliste. "Elle risque d'empirer cette année : la levée des plans blancs, qui interdisaient aux soignants de démissionner, va probablement être suivie de nouveaux départs." Alors que le Ségur devait permettre de rendre l'hôpital plus attractif... "C'est pour cela que les salaires ont été revalorisés, même pour les plus jeunes, insiste Didier Birig. Mais ce n'est pas le seul volet sur lequel il est possible d'agir : il y a aussi les moyens et les effectifs".
Car l'hôpital semble toujours aujourd'hui coincé dans un cercle vicieux. "Les départs ont eu des conséquences très concrètes sur l'offre de soins. Lors de la première vague du Covid, nous étions à six patients par infirmier. Lors de la troisième vague, nous étions à huit, poursuit Thierry Amouroux. Les soignants s'en vont souvent parce qu'ils estiment qu'ils ne peuvent pas exercer correctement leur travail. Or, leurs conditions n'ont pas fondamentalement changé depuis l'adoption des accords." Les 4 000 lits promis, répartis selon les besoins, font notamment hausser les sourcils. "Cela représente deux à trois lits par établissements en France, fait remarquer Fabien Paris, du collectif Inter-Urgences. Mais c'est insuffisant : je suis dans un établissement où, chaque nuit, une vingtaine de personnes attendent un lit aux Urgences."
Suppressions de lits
D'autant que les suppressions de lits ont quand même continué pendant la crise sanitaire. Entre le 1er janvier 2020 et le 31 mars 2021, 1800 d'entre eux ont été fermés selon un décompte de FO-Santé. De son côté, le ministère souligne pourtant avoir débloqué 50 millions d'euros et que 2 686 lits supplémentaires ont été ouverts depuis un an, dans 279 établissements. Pas suffisant pour les syndicats : "Les 4 000 lits annoncés au moment du Ségur sont éphémères, pointe Didier Birig. Il est nécessaire d'avoir une réévaluation, post-pandémie, des besoins des hôpitaux, autant en termes d'effectifs que de lits."
Pour mieux faire entendre les revendications, certains soignants, associations et citoyens se sont regroupés dans un collectif "Notre hôpital, c'est vous". Ce 7 juillet, ses membres ont déposé au Conseil constitutionnel une proposition de loi référendaire pour "l'accès universel à un service public hospitalier de qualité". Les organisations entendent ouvrir un référendum d'initiative partagée afin que "chaque patient soit bien soigné partout en France" et "redonner du sens au travail des soignants". "C'est bien le point d'orgue de nos revendications : en alertant sur nos conditions de travail, nous pensons aussi et surtout à la qualité des soins. Et donc à l'avenir de nos patients", conclut Fabien Paris.
