Un énorme soulagement ! Voilà ce qu'a ressenti Delphine, au printemps, en apprenant que l'accès à la vaccination contre le Covid-19 s'élargissait aux jeunes âgés de 12 à 17 ans. "Moi-même vaccinée, il me semblait logique de protéger également mes deux adolescents contre le virus", explique cette mère de famille ravie d'entrevoir la fin d'un long tunnel de confinements successifs et de privations. Le passe sanitaire en poche - obligatoire pour cette tranche d'âge à partir du 30 septembre prochain -, ses enfants pourront continuer à aller au restaurant, à voir des spectacles, à voyager. Bref, à vivre librement. "Mais la vaccination a surtout un intérêt collectif, insiste Delphine. Je ne voudrais pas, par mon inconséquence, risquer de transmettre le virus à mes proches et aux gens que je côtoie." C'était compter sans l'intervention de son ex-mari, qui lui a opposé une fin de non-recevoir. Lui, met en avant la crainte de ces fameux effets secondaires abondamment décrits et discutés sur les réseaux sociaux. "Il est de ceux qui pensent que le vaccin peut déclencher des maladies auto-immunes comme la sclérose en plaques. Ce genre de délires véhiculés par les antivax et les complotistes !" s'insurge Delphine.
Si ce sujet clivant et explosif génère de fortes tensions dans la société, la sphère familiale n'est pas épargnée. Loin de là. Qu'ils vivent sous le même toit ou pas, certains parents affichent parfois des positions diamétralement opposées. A chacun d'affûter ses arguments dans l'espoir d'avoir le dernier mot. Une mesure, adoptée fin juillet dernier, va relancer les conflits. Elle met fin à l'obligation, pour un mineur, de présenter l'accord de ses deux responsables légaux pour l'injection du vaccin contre le Covid-19. Désormais, le seul feu vert de l'un des deux suffit, "sauf contre-indication médicale". Les jeunes de plus de 16 ans sont, quant à eux, totalement dispensés d'autorisation parentale. "Bon nombre de parents pro-vaccin m'avaient confié être dans une impasse", explique Sacha Houlié, député LREM à l'origine de cet amendement. "Si on était resté dans cette situation, certains se seraient découragés ou se seraient tournés vers le juge aux affaires familiales et l'on aurait vu le nombre de saisines exploser", explique l'élu qui confie avoir reçu, depuis, bon nombre de messages de remerciements... mais aussi pas mal d'injures et de menaces de la part de parents farouchement opposés à la vaccination de leurs enfants.
Valérie, mère de famille de 40 ans, ne décolère pas. "Pour moi c'est le 'contre' qui devrait l'emporter, pas le 'pour' !" s'exclame cette Bordelaise pourtant elle-même vaccinée. "Le problème est que mon corps a très mal réagi. Ma mère, quant à elle, a fait une thrombose. Voilà pourquoi je refuse catégoriquement de faire prendre ce risque à ma fille de 12 ans", explique-t-elle. Entre elle et son ex-mari, très loin de partager ses inquiétudes, le ton est vite monté. "J'ai demandé un certificat de contre-indication à notre médecin traitant, clairement en faveur de la liberté vaccinale. Le père de ma fille ne pourra rien rétorquer à cela", annonce Valérie pour qui ce combat va bien au-delà de son cas personnel. "Ne sacrifions pas nos enfants sur l'autel de l'immunité collective ! Ces derniers ont plus de risques de faire des réactions au vaccin que de développer des symptômes du Covid", assure cette agente de la fonction publique.
De quoi faire bondir le Dr Jean-Paul Hamon, président d'honneur de la Fédérations des médecins de France. "Il faut arrêter avec toutes ces fake news, c'est complètement délirant !" s'agace-t-il. Et le praticien de battre en brèche l'idée, régulièrement avancée par certains parents inquiets, que le vaccin contre le Covid-19 pourrait avoir un impact quelconque sur la croissance de leurs enfants ou, plus tard, sur leur fertilité. "Le risque de myocardite est le seul avéré à ce jour mais il ne concerne que 1 cas sur 15 000 et reste donc minime", précise ce généraliste. Pour lui, la balance bénéfice-risque penche clairement en faveur de la vaccination des plus jeunes.
Des enfants pris dans un conflit de loyauté
L'avocate Tiphaine Mary constate que de nombreux parents se déchirent sur ce sujet. "Dans le cadre de procédures de séparation ou de divorces, la vaccination peut être un point de crispation", assure cette spécialiste du droit de la famille pour qui l'amendement, permettant désormais à un seul parent de donner son accord, ne règle pas totalement la situation. "Certains vont être tentés de faire vacciner leur enfant en catimini pour éviter les disputes. Mais je leur déconseille fortement", prévient Tiphaine Mary. Le risque ? "Que leur ex s'en serve devant le juge pour démontrer que leur avis ou que leur autorité sont bafoués", précise celle qui suggère à ses clients de privilégier la discussion en amont, quitte à passer en force après si aucun accord n'a été trouvé. Clémence, en pleine négociation avec ancien compagnon, est réticente à faire vacciner son fils qui entre en 6e. "Tout simplement parce que je n'en vois pas l'intérêt ! lance cette habitante de la région parisienne. Au sein de notre famille recomposée, nous avons tous eu le Covid et personne n'a eu de symptômes."
Lorsque la situation est trop conflictuelle, le dialogue s'avère impossible. Marie, divorcée depuis une dizaine d'années, a pris soin d'envoyer une demande d'autorisation au père de sa fille de 13 ans avant de la faire vacciner. "Aucune réponse à ce jour, déplore-t-elle. Comme c'est quelqu'un de très manipulateur et de très procédurier, il a l'habitude d'attendre que j'agisse pour ensuite saisir le juge." Même si elle en a désormais la possibilité, Delphine a également du mal à passer outre l'avis du père de ses enfants. "Ma dernière de 12 ans souhaite se faire vacciner mais, prise dans un conflit de loyauté, elle hésite à franchir le pas par crainte de faire de la peine à son père", soupire la mère de famille qui a repoussé la prise de rendez-vous à la rentrée. "Avec les nouvelles règles qui vont se mettre en place dans les collèges et les lycées, comme le renvoi à domicile des élèves non vaccinés et déclarés cas contacts, ou encore leur non-participation aux sorties scolaires, il va vite se rendre compte que sa position est difficilement tenable", espère-t-elle.
Les tensions risquent en effet de monter encore d'un cran à la fin de l'été. "Pour l'instant, nos patients n'abordent pas trop le sujet de la vaccination des adolescents. Ils préfèrent mettre un mouchoir dessus le temps des vacances. Mais le mois de septembre s'annonce compliqué", redoute Margot Bayart, vice-présidente de MG France, syndicat des médecins généralistes. La praticienne avoue marcher sur des oeufs lorsqu'elle est confrontée à ce type de désaccord entre parents. "Il est très compliqué, pour nous, de passer outre l'avis de l'un des deux. Cette situation peut nous mettre en porte-à-faux et se retourner contre nous", confie-t-elle avant d'insister sur le rôle primordial du médecin traitant dans la résolution des conflits. "Nous sommes des interlocuteurs privilégiés puisque nous connaissons en général très bien la famille et le couple parental, insiste Margot Bayart. A nous de trouver les bons mots pour apporter un éclairage, déminer les fausses informations, faire cheminer la pensée et aider l'un et l'autre à la prise de décision." Son maître mot ? La pédagogie, plus nécessaire que jamais en cette période de crise sanitaire.
Les parents doivent surtout tenir compte du point de vue des principaux intéressés... leurs enfants. "Les jeunes sont tout de même les premiers acteurs de leur santé et de la société dans laquelle ils souhaitent vivre !" insiste Julie Oudet, à la tête du centre de vaccination de Toulouse. Dans les jours qui ont suivi l'ouverture de la vaccination aux mineurs, cette médecin urgentiste a été frappée de voir des jeunes de 17 ans arriver en masse. "A l'époque, l'autorisation parentale était obligatoire, on a donc dû en renvoyer par dizaines chez eux", se souvient-elle. Ce qui n'est plus le cas aujourd'hui, mais le personnel médical veille à prendre le temps de dialoguer avec eux, de répondre à leurs éventuelles questions, quitte, parfois, à leur proposer de revenir un autre jour s'ils se montrent un peu trop hésitants. "J'ai toutefois le sentiment que cette génération joue un rôle moteur dans la vaccination car les jeunes ont soif de retrouver une vie sociale, leurs amis", poursuit Julie Oudet. D'après les remontées de plusieurs autres médecins, il n'est effectivement pas rare qu'ils soient amenés à convaincre leur mère ou leur père réticent. Aidant, par la même occasion, le couple parental à hisser le drapeau blanc.
