Main dans la main ou se tenant par les épaules, les anciens collègues de Samuel Paty lui ont rendu un hommage poignant samedi, au sein du collège où il enseignait en région parisienne, un an jour pour jour après son assassinat pour avoir montré en classe des caricatures de Mahomet. Toute la journée, des cérémonies en mémoire du professeur d'histoire-géographie, poignardé et décapité en pleine rue l'après-midi du 16 octobre 2020, se sont succédé, dans le Val-d'Oise où il vivait, dans les Yvelines où il travaillait et à Paris où sa famille a été reçue à l'Élysée.

Dans le collège du Bois d'Aulne où travaillait "M. Paty", à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), quelque 300 personnes se sont réunies sous une tente, à côté de la cour de récréation. Une vingtaine d'anciens collègues sont montés sur scène pour parler au micro, parfois en pleurs, en présence du ministre Jean-Michel Blanquer, des élèves et membres du personnel. Décrivant "un crime aussi révoltant qu'inimaginable", le ministre de l'Éducation nationale a assuré, un an après : "loin de nous diviser, ce drame contribue à faire bloc". "M. Paty ne renonçait pas à enseigner ce qui était difficile", a-t-il insisté. Il a évoqué dans son discours un contexte de "montée des discours fanatiques et de haine" et "les réseaux sociaux qui ont joué un rôle si tragique dans cette affaire". Dans un entretien à L'Express, le ministre est revenu sur les temps de commémoration organisés en hommage au professeur d'histoire-géographie.

L'Express : Comment se sont déroulés les hommages à Samuel Paty dans les écoles et les établissements le 15 octobre dernier ? Quels échos et remontées en avez-vous eu ?

Jean-Michel Blanquer : Il y a eu beaucoup de force et de dignité dans cet hommage. Dans les écoles et les établissements vendredi et dans de nombreux lieux en France, on a vu ce que peut être l'unité nationale quand l'essentiel est en jeu. Nous avons eu 98 incidents recensés à ce stade, ce qui est en très nette diminution par rapport à ce qui s'était passé après Charlie Hebdo ou le Bataclan.

La figure de Samuel Paty, devenue un symbole de la liberté d'expression, aurait pu susciter une adhésion sans faille du monde scolaire. Or, une enquête récente de L'Express démontre que ce n'est pas forcément le cas...

Pour l'essentiel, l'univers scolaire fait corps sur ce sujet. Le petit pourcentage d'incidents ne doit pas masquer le fait que les acteurs, dans leur immense majorité, que l'on parle des adultes ou des élèves, sont évidemment profondément choqués et même traumatisés par ce qu'il s'est passé. Ils sont également convaincus que l'on doit consolider les valeurs de la République et la laïcité. Les remises en question de la laïcité peuvent aussi être liées à une forme de radicalité mais celles-ci restent très minoritaires. Cela réclame une grande fermeté de notre part. En cas d'incidents, nous prenons les sanctions nécessaires. Mais je pense qu'il faut cesser de se focaliser sur les incidents qui donnent cette impression d'un non-consensus là où, en réalité, il y a un consensus avec des exceptions.

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Certaines dissensions idéologiques traversent le monde enseignant. Tous les professeurs ne partagent pas forcément la même vision de la laïcité, certains se disent parfois un peu perdus, d'autres sont tentés par l'autocensure. Que leur répondez-vous ?

C'est vrai que les sujets liés à la laïcité et aux valeurs de la République sont longtemps restés des sujets tellement évidents qu'ils en sont devenus implicites et ont fini, petit à petit, par s'édulcorer dans les esprits des adultes et des enfants. Voilà pourquoi il est nécessaire de redonner de la force et de la densité à la fois aux connaissances et aux pratiques pédagogiques en la matière. Dès 2017, nous avons clarifié et explicité les principes de référence et nous avons mis en place des processus de soutien et d'information. J'ai tiré toutes les conséquences du récent rapport de l'inspecteur général de l'Education nationale Jean-Pierre Obin pour améliorer la formation de tous les professeurs de France à la laïcité. A la fois dans le cadre de la formation initiale et dans celui de la formation continue. Nous nous sommes fixés pour objectif le déploiement de mille nouveaux "formateurs de formateurs" sur le terrain. Dans le même sens, nous avons organisé, lors de la dernière rentrée scolaire, une campagne d'affichage sur la laïcité ciblée pour les élèves et doublée de l'envoi de documents aux 62.000 écoles et établissements de France - dont Le Guide Républicain - à destination des professeurs.

Justement, cette fameuse campagne d'affichage sur la laïcité est mal perçue sur le terrain par les enseignants...

Elle est peut-être mal perçue par tel ou tel secteur militant mais, encore une fois, les arbres ne doivent pas cacher la forêt. Je pense que dans une belle démocratie comme la nôtre, quelle que soit la campagne que vous faites, quelle que soit l'action que vous menez, vous trouverez toujours des gens pour la critiquer. Et après tout c'est normal, c'est d'ailleurs une illustration de la démocratie. Maintenant il ne faut pas en faire une généralité. La grande majorité des professeurs voit bien l'utilité de consolider le thème de la laïcité et a compris le sens de notre campagne. Les enquêtes que nous avons réalisées sur le sujet sont d'ailleurs très bonnes.

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Cette campagne qui, rappelons-le, s'adresse en priorité aux enfants et pas aux professeurs, a rencontré sa cible. Nous avons eu de bons retours sur ce que les élèves ont compris de la laïcité à travers elle. C'était bien le but fondamental : démontrer que la laïcité avait des conséquences en chaîne et nous permettait de vivre ensemble de manière égalitaire et harmonieuse. Après, qu'il y ait des esprits chagrins qui s'émeuvent, je le regrette Je crois que certains se seraient émus quel que soit le contenu de cette campagne sur la laïcité.

Si on revient un peu arrière... Au retour des vacances de la Toussaint de 2020, deux semaines après l'attentat contre Samuel Paty, les enseignants devaient bénéficier d'un temps de préparation pour organiser l'hommage rendu à leur collègue dans les établissements. Ce temps avait finalement été annulé. Beaucoup de professeurs gardent un souvenir amer de cet épisode. Le comprenez-vous ?

L'an dernier, ce qui était très important, était que l'hommage puisse se rendre partout. C'est ce qui s'est passé. Nous aurions tous aimé qu'il puisse y avoir un temps de préparation plus grand mais, pour des raisons sanitaires et des raisons de sécurité, nous avons été obligés de renoncer à ces heures banalisées du lundi matin. Néanmoins, dans la plupart des cas, ce moment d'hommage s'est bien passé. Un an après, nous avons veillé à ce qu'il y ait bien ce temps de préparation. L'occasion d'aller de l'avant et, surtout, d'insister sur les thèmes constructifs puisque la meilleure manière de rendre hommage à Samuel Paty c'est aujourd'hui d'en tirer un élément de renforcement des valeurs de la République.

N'oublions pas que Samuel Paty est mort pour ces valeurs et qu'elles sont le socle de notre pays. Encore une fois, cela correspond à la conviction de l'immense majorité des Français, de l'immense majorité des professeurs et de l'immense majorité des élèves. La focale devrait être, de temps en temps, sur cette immense majorité.