Les deux premiers épisodes de notre enquête ont dévoilé une nouvelle facette de Stéphane Bern, à la faveur de sa nomination comme chargé de mission "patrimoine" par Emmanuel Macron. En s'appuyant sur ses relations avec le couple présidentiel, en puisant dans son incroyable popularité dans diverses couches de la société, il est devenu incontournable sur tous les sujets liés au patrimoine. Désormais, il endosse un nouveau combat, la lutte contre les éoliennes. Avec fougue. Au risque de sortir de son rôle ?
Chapitre 5 : Bern sur Macron : "Je n'arrive pas à lui faire arrêter cette folie"
Daniel Steinbach, le président de l'association Vent de colère, n'en est toujours pas revenu. Bien sûr, il savait Stéphane Bern hostile, comme lui, aux éoliennes. Mais quand il a lu, dans Le Figaro du 31 mai dernier, la tribune de l'animateur télé intitulé "Madame Pompili, les éoliennes sont une négation de l'écologie", il a exulté : "L'article était parfait, il exprime l'essentiel de notre position." Voilà un an que Stéphane Bern enfourche cette nouvelle croisade. D'abord, au nom de la défense des paysages, désormais tous azimuts. Quasi quotidiennement, il tweete, parle, écrit pour dénoncer les méfaits patrimoniaux, environnementaux, économiques des éoliennes. Fin août, il apparaissait en une du Figaro Magazine sous ce titre : "Eoliennes, la résistance s'organise", et cette légende : "Stéphane Bern veut faire entendre au plus haut niveau de l'Etat la colère des Français contre les éoliennes."
Evidemment, les producteurs d'énergie n'apprécient pas cette nouvelle tête d'affiche dénichée par leurs opposants - trop populaire, trop beau parleur -, ils l'accusent de véhiculer des fausses informations et de faire le jeu des climatosceptiques et des pronucléaires. Lui s'en défend. Pourtant, même certains de ses soutiens s'interrogent. "Il se focalise un peu trop sur l'éolien alors que c'est réversible et qu'il se passe des choses graves en matière de dérégulation", regrette Julien Lacaze, le président de Sites et monuments. Julien Bayou, le leader d'EELV, qui a pourtant de la sympathie pour Stéphane Bern, s'inquiète d'une instrumentalisation : "J'estime qu'il se fait intoxiquer par une frange foncièrement anti-écolo et qui n'a rien à dire en faveur des paysages ou du patrimoine lorsqu'il s'agit de centrales nucléaires ou de publicité dégueulasse à l'entrée des villes." Et puis, sur ce sujet, au nom de qui Stéphane Bern parle-t-il ?

La ministre de la transition écologique, Barbara de Pompili (g), est la cible fréquente de Stéphane Bern sur le dossier des éoliennes.
© / afp.com/GEOFFROY VAN DER HASSELT
Brigitte Macron ne s'en est pas cachée, elle est d'accord avec l'animateur, mais quid d'Emmanuel Macron ? Stéphane Bern laisse régulièrement entendre qu'en privé, le président de la République est en phase avec lui. Il se fait fort de le convaincre, il lui montre les SMS qu'il reçoit des préfets, regrettant "l'autoritarisme" de Barbara Pompili sur le sujet. Mais il est bien obligé de reconnaître qu'il n'a pas gagné ce combat-là. Le samedi 28 août, la ministre de la Transition écologique et le Premier ministre, Jean Castex, ont effectué un déplacement en Loire-Atlantique. Au programme ? La visite d'un chantier d'éoliennes en mer. "Vous croyez vraiment qu'on ferait ça contre l'avis de l'Elysée ?", ironise-t-on au ministère de la Transition écologique. "Je n'ai pas beaucoup apprécié", lâche Stéphane Bern. Avant d'ajouter : "J'ai l'oreille du président, mais pas tout le temps. Sur les éoliennes, par exemple, je n'arrive pas à lui faire arrêter cette folie."
Chapitre 6 : Barbara Pompili, Joël Giraud, élus démolisseurs... Les têtes de Turc de M. Patrimoine
Convaincu d'avoir raison, il personnalise le combat. Avec Barbara Pompili dans son viseur. Il va parfois très loin. Trop ? Ce n'est pas la première fois que certains s'interrogent sur le ton employé par l'animateur télé. En novembre 2020, lui, toujours si courtois même lorsqu'il est en désaccord avec son interlocuteur, a trempé sa plume dans l'acide pour rédiger une missive au maire du village alsacien de Geudertheim : "C'est avec une infinie tristesse et autant de stupéfaction et de colère que j'ai appris (...) l'acte de vandalisme que vous avez commis", commence-t-il. Avant de poursuivre par un "vous passerez à la postérité de Geudertheim comme le fossoyeur de l'héritage historique patrimonial du village. Sans grand espoir de recevoir de votre part les excuses publiques que requiert votre geste destructeur du 30 septembre dernier, je vous prie de croire en mes regrets sincères, à défaut de ma considération". La destruction d'une maison à colombages est sans doute grave au regard du patrimoine, mais fallait-il attaquer publiquement et en des termes si forts un élu en ces temps où la violence verbale fragilise la démocratie ? Les explications du maire - l'état de la maison, le besoin d'école maternelle - passent totalement inaperçues.
Stéphane Bern reconnaît qu'il a un peu exagéré dans la forme, mais il assume : "Je vais vous faire une confidence, parmi les députés et sénateurs qui avaient fait une contre-lettre pour défendre le maire, certains m'ont appelé pour me dire qu'ils avaient été obligés. Je ne supporte plus cette hypocrisie. Ils viendront me demander de l'aide après..." Il regrette d'autant moins que, pour lui, le but est atteint : "Les autorités locales me disent : "votre lettre a fait un effet incroyable ; les maires n'osent plus détruire la moindre maison à colombages tellement ils ont peur de s'attirer vos foudres", alors...". D'ailleurs, lorsque quelques mois plus tard, il prend à partie le maire de Brumath qui a un projet similaire, avec cette phrase un brin dédaigneuse : "S'il n'a pas les moyens de restaurer cette maison, c'est qu'il gère mal sa ville", l'édile recule dès la médiatisation de l'affaire. Il recevra une lettre de remerciement. Suffisant pour oublier l'affront ?
L'animateur rappelle sans cesse la liberté de parole que lui accordent le caractère bénévole de sa mission et son âge - 58 ans en novembre. Sous ses dehors gentils, Stéphane Bern a la dent dure et ne rate pas celui qui lui a fait défaut. "Je n'oublie rien. Jamais", lâche-t-il. Même les ministres peuvent être l'objet de son ressentiment. Joël Giraud, actuel secrétaire d'Etat chargé de la Ruralité, n'aura ainsi pas droit au déplacement commun qu'il sollicite depuis sa nomination. La raison ? Alors qu'il était rapporteur général du budget à l'Assemblée, il avait déposé un amendement fiscalisant le Loto du patrimoine au grand dam de Stéphane Bern qui y voyait un moyen de "torpiller" son bébé. C'était en 2018...
A trop vouloir en faire, à embrasser trop de combats, Stéphane Bern prend le risque d'y perdre sa crédibilité ou d'être atteint du syndrome de la toute-puissance. Déjà, certains commencent à murmurer que, s'il fait beaucoup pour la médiatisation de la défense du patrimoine, son action concrète reste limitée. Le Loto du patrimoine, c'est 20 millions d'euros, le budget "patrimoine" du ministère de la Culture, c'est 400 millions. Et la plupart des projets ont déjà été identifiés par les services de la rue de Valois. Il fait mine de ne pas entendre, les jaloux ne l'intéressent pas. Il demande, faussement ingénu, "Nous, on a sauvé 300 monuments. La Culture, c'est combien ?" Il sait que, sur certains dossiers emblématiques, comme la chapelle Saint-Joseph à Lille détruite début 2021, il a subi une véritable déroute. Il sait qu'un fou du roi, même aussi libre que lui, n'est plus qu'un fou quand le roi quitte le trône. Il s'y prépare, il a créé une "fondation Bern pour l'histoire et le patrimoine" qui lui permettra de continuer à agir sans le soutien de l'Etat. Et puis qui sait ? Le roi régnera peut-être encore un peu. Et peut-être aussi un peu grâce à lui. N'a-t-il pas su réconcilier une partie de la France rurale et périphérique avec ce monarque au profil si parisien ?
