Le ministère de l'Education nationale a tranché : le grand oral du bac, élément phare de sa réforme, aura bien lieu. Le 5 mai dernier, Jean-Michel Blanquer a toutefois annoncé quelques aménagements pour tenter de rassurer les élèves de terminale. Depuis le début de la semaine, quelques centaines de lycées avaient été bloqués en guise de protestation contre cette épreuve jugée trop inégalitaire et insuffisamment préparée. La crise sanitaire est effectivement venue bouleverser le suivi des programmes scolaires. L'organisation en demi-jauge ou les fermetures de classes n'ont pas non plus facilité les révisions. Fallait-il, pour autant, supprimer totalement le "grand o" ? Pour Olivier Jaoui, qui dirige la collection "Mission Grand Oral", aux éditions Nathan, la réponse est non. Ce spécialiste de la prise de parole en public évoque les enjeux de cet examen et délivre quelques conseils au passage pour mieux le préparer.

L'Express : Comment va s'organiser l'épreuve du grand oral du bac ?

Olivier Jaoui : L'épreuve dure vingt minutes et se déroule en trois temps. Avant de passer devant le jury, l'élève aura préparé en amont deux sujets en lien avec ses enseignements de spécialité. Une démarche inédite puisque, pour la première fois, le candidat a la possibilité de choisir les thèmes sur lesquels il sera interrogé. Le jury sélectionne l'un des sujets présentés puis l'élève présente son exposé. Les examinateurs peuvent ensuite lui poser des questions, lui demander de préciser des notions, et ouvrir la discussion. Je suggère d'ailleurs aux élèves de leur tendre des perches en amont, au moment de leur prise de parole. Avec des phrases du type : "il existe d'autres hypothèses que je n'ai pas le temps de développer", "il peut y avoir d'autres exemples ou contre-exemples", ou même carrément ""si vous le souhaitez, nous pourrons évoquer de ce point lors de notre discussion". La troisième partie de l'entretien est un échange autour du projet d'orientation de l'élève. C'est le moment le plus simple car celui-ci a déjà formulé ses voeux sur Parcoursup. Il lui faut juste expliquer les démarches qui l'ont amené à faire ces choix : visites de salons - plutôt virtuelles cette année-, rencontres avec des étudiants, journées portes ouvertes...

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Quels sont les changements annoncés par Jean-Michel Blanquer ? L'épreuve est-elle véritablement allégée ?

Le principal aménagement concerne les vingt minutes de préparation de l'épreuve orale. Avant de passer devant le jury, l'élève a la possibilité de rédiger un "support" qui peut être, au choix, une carte, un schéma d'expérience, une courbe en mathématiques... Initialement, ce document devait être remis au jury. Mais le ministre a finalement autorisé l'élève à avoir ses notes sous les yeux. Mon conseil est de profiter de ce moment de préparation pour rédiger un plan enrichi de quelques éléments. Selon moi, il ne s'agit pas d'un véritable "allégement". L'idée est surtout de rassurer les candidats, ce qui me paraît aller dans le bon sens. Contrairement à ce qu'on peut parfois entendre, cette épreuve n'est pas si lourde que ça. Même les lycéens qui avaient fait le pari de ne pas la préparer, parce qu'ils misaient sur une éventuelle annulation, ont le temps de s'y mettre. Il leur reste six semaines avant l'épreuve qui se déroulera le 21 juin. Le travail consiste à chercher de l'information, ce qui peut être fait au lycée mais aussi en partie seul. Autre aménagement annoncé : l'élève aura la possibilité de se rendre au tableau pour démontrer un théorème, par exemple. Ça peut l'aider à se rattraper s'il n'a pas été assez clair sur un point technique. L'écueil à éviter absolument est de tourner le dos aux examinateurs. "Nous rappelons aux candidats que les jurys d'enseignants n'ont pas le pouvoir de lire à travers votre corps ce que vous écrivez au tableau", rappelle ainsi chaque année avec humour une école de commerce.

A cause de la crise sanitaire, beaucoup de lycéens n'ont pas pu passer en revue tout le programme. Cette donnée a-t-elle été bien prise en compte par le ministère ?

Oui, à travers un autre changement annoncé : chaque candidat remettra au jury un courrier, rédigé par un enseignant de la spécialité, et listant les points du programme qui n'auront pas été suffisamment, voire pas du tout, étudiés. De cette façon, ils ne seront pas abordés pendant le temps de la fameuse discussion qui suit l'exposé. Au départ, l'objectif était d'obliger les élèves à réviser la totalité du programme pour les préparer au mieux à la suite de leurs études dans le supérieur. Mais l'inquiétude des élèves, qui ont subi cette organisation en demi-jauge une bonne partie de l'année à cause de la crise, était tout à fait légitime. Il fallait entendre le fait qu'ils n'ont pas pu se préparer normalement. Là encore, il convient de les rassurer. D'expérience, s'ils sont bien préparés et qu'ils occupent suffisamment le terrain en répondant correctement aux questions, il n'y a pas de raison que le jury vienne les chatouiller sur d'autres points du cours.

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Malgré ces annonces, les candidats se disent encore très inquiets. Et les syndicats d'enseignants continuent de mettre en avant l'aspect inégalitaire de cette épreuve. Qu'en pensez-vous ?

J'ai souvent entendu cette objection lors de mes interventions dans les lycées qui consistent à aider les élèves à se préparer au grand oral. J'ai même eu des discussions un peu sévères avec quelques enseignants sur le sujet. C'est vrai que certains candidats partent avec un avantage parce qu'ils sont naturellement plus à l'aise que d'autres à l'oral, plus habitués à prendre la parole. Mais, contrairement à ce que l'on pourrait croire, ces facilités ne sont pas forcément liées au milieu social. La vraie question est : si la prise de parole est discriminante et inégalitaire, que fait-on ? On ne fait rien ? Et on dit aux élèves "débrouillez-vous et allez-vous ramasser dans le supérieur" ? L'intérêt de ce grand oral est justement de donner une chance aux plus timides, à ceux qui n'ont pas conscience de leur potentiel, ou encore à ceux qui n'ont pas l'occasion de prendre la parole dans leur famille. Dans le supérieur, on considère souvent que ce point est acquis, ce qui est parfois loin d'être le cas. Il faut avoir en tête que l'élève va se retrouver confronté à des examens oraux, des colles en prépa, des prises de parole parfois publiques. Le fait de s'être entraîné avant lui aura permis de lever les éventuelles barrières.

Jusqu'ici, les lycéens étaient-ils si mal préparés aux enjeux qui les attendaient ?

Il ne s'agit pas de dire que, jusqu'à cette année, la prise de parole était inexistante au lycée. A l'occasion d'exposés, ou pendant les cours de langues, les élèves étaient déjà amenés à s'exprimer. Mais tout dépendait beaucoup de l'impulsion donnée par chaque professeur. Cette épreuve du grand oral, importante car elle représente 10 % de la note globale en voie générale, et 14 % en voie technologique, pousse à aller plus loin. Dans les établissements scolaires, je constate qu'il y a une vraie mobilisation des équipes. Au-delà des enseignants de spécialité, plus concernés par cet examen, tout le monde est amené à s'y mettre. Les profs de maths, de français, d'histoire-géo peuvent tout à fait pousser les élèves à s'entraîner. Mais toujours dans le cadre du grand oral, c'est-à-dire sans tomber dans l'improvisation. Il faut leur donner un thème à l'avance et une contrainte de temps. Cela peut passer par des exercices tout simples comme demander à l'élève de raconter son week-end, de parler d'un sujet d'actualité qui lui a plu, de décrire une personnalité qu'il admire... La prise de parole lui deviendra, petit à petit, plus naturelle et l'aidera pour le grand oral. Et pour sa vie future.