"Je comprends complètement les difficultés des parents d'élèves, des professeurs. C'est dur ce que nous traversons, je le sais très bien. Mais de là à être le bouc émissaire..." C'est ainsi que Jean-Michel Blanquer s'est défendu mercredi dans le journal de TF1. Le ministre de l'Education nationale, en pleine tempête depuis la fin des vacances scolaires de Noël, fait face à une fronde sans précédent. Les révélations sur son lieu de vacances, Ibiza, depuis lequel l'hôte de la Rue de Grenelle avait accordé une interview au Parisien dévoilant le protocole sanitaire la veille de la rentrée, ont encore attisé la colère du corps enseignant. Le 13 janvier, ils furent nombreux à descendre dans la rue à l'appel d'un front syndical regroupant, une fois n'est pas coutume, toutes les catégories de personnels (aussi bien les enseignants que les chefs d'établissement ou les membres de la vie scolaire). Un autre mouvement - qui s'annonce moins suivi - est prévu ce jeudi.
Dans le cortège des manifestants de jeudi dernier, au-delà de ses réformes et de sa gestion de la crise sanitaire, c'est aussi et surtout le style Blanquer, décrit comme "autoritaire", "méprisant", "abrupt", qui cristallise les tensions et les critiques. L'affaire Ibiza aurait pu rester de l'ordre de l'anecdotique - la plupart des observateurs s'accordent à reconnaître que le tollé n'aurait pas été le même si le ministre avait choisi la côte normande comme lieu de villégiature. Mais, pour beaucoup d'enseignants, cet épisode est révélateur de la fameuse méthode Blanquer qu'ils ne cessent de dénoncer depuis plusieurs mois.
"Blanquer c'est un peu Bonaparte sur le pont d'Arcole"
Une méthode qui, lors de ses premiers pas Rue de Grenelle, avait su séduire une grande partie de l'opinion et de la classe politique - Jean-Michel Blanquer, alors dans les petits papiers d'Emmanuel Macron, faisait même figure de Premier ministre potentiel. Cet ancien recteur de l'académie de Guyane puis de Créteil, qui fut aussi le directeur de cabinet adjoint du ministre Gilles de Robien, avant d'être nommé à la tête de la Direction générale de l'enseignement scolaire sous la présidence de Nicolas Sarkozy, puis de prendre les rênes de l'Essec, avait pour avantage indéniable de bien connaître les rouages de l'Education nationale. "Son ton très affirmé, qui collait avec sa qualité d'expert, pouvait avoir un côté rassurant", reconnaît l'historien de l'éducation Claude Lelièvre*. Jean-Michel Blanquer a ensuite déroulé ses réformes au pas de course (accent mis sur les apprentissages fondamentaux, dédoublement des classes de CP et CE1 dans les réseaux d'éducation prioritaire, réforme du lycée et du bac....). Jusqu'à ce que la crise sanitaire éclate en mars 2020. "L'une de ses erreurs a été de conserver ce ton péremptoire, de continuer à apparaître comme celui qui sait tout mieux que tout le monde", analyse Claude Lelièvre. Ce côté autoritaire a d'abord agacé puis a fini par exaspérer une partie des professeurs.
Par ailleurs, Jean-Michel Blanquer aura réussi le tour de force de garder les écoles ouvertes en pleine pandémie. Un aspect de son bilan fortement mis en avant par le camp d'Emmanuel Macron à quelques mois de la prochaine présidentielle. Alain Boissinot, ancien recteur de l'académie de Versailles et ex-directeur de cabinet de Luc Ferry (à la tête du ministère de 2002 à 2004), souligne son volontarisme. "Jean-Michel Blanquer, c'est un peu Bonaparte sur le pont d'Arcole. Il attrape le drapeau, fonce, et les gens n'ont qu'à suivre, décrypte-t-il. Cette volonté d'agir, d'aller de l'avant, de redonner un sens à l'action politique, a certes des côtés positifs. Mais, en s'exposant ainsi, il prenait aussi le risque de cristalliser toutes les critiques sur sa personne." Selon Max Brisson, sénateur LR et ancien inspecteur général de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer aurait gagné à déléguer davantage en cette période de crise sanitaire. A laisser plus de marges de manoeuvre aux directeurs d'école, aux chefs d'établissement ou aux collectivités locales. "Ses tentatives de passage au forceps trouvent aujourd'hui leurs limites. La Rue de Grenelle s'est isolée faute de concertation et de dialogue", assène-t-il.
Les enseignants dénoncent une forme d'autoritarisme
Jean-Michel Blanquer n'est pas le seul membre du gouvernement à être tombé dans cet écueil. Pour Luc Rouban, directeur de recherche au CNRS et membre du Centre de recherches politiques de Sciences po, l'"affaire Ibiza" est une nouvelle illustration de la fracture qui tendrait à se creuser entre le sommet de l'Etat et les services publics. "On le constate aussi bien à l'école que dans la police ou à l'hôpital. Le pouvoir dirigeant macronien est perçu par les agents de terrain comme celui qui prend des décisions abstraites et lointaines", explique le politologue. Un événement comme celui-là n'a fait que renforcer le sentiment de mépris chez les enseignants, qui souffraient déjà d'un manque criant de reconnaissance. "Les symboles sont encore plus importants dans le monde éducatif qu'ailleurs, insiste Claude Lelièvre. Les enseignants se disent victimes d'un manque de considération, c'est une constante depuis cinquante ans. A juste titre en ce qui concerne les salaires. En revanche, l'image qu'a d'eux le grand public n'est pas aussi mauvaise qu'ils le pensent."
L'hôte de la Rue de Grenelle paie aussi le prix de son omniprésence dans les médias, qui a contribué à la personnalisation de la fonction. Celui qui, à son arrivée au ministère, était très peu connu du grand public, a fortement mis l'accent sur le "faire savoir". "Avec un total de quatre livres, écrits avant et pendant son exercice de ministre, il fait office de champion toutes catégories. Ses prédécesseurs François Bayrou et Jean-Pierre Chevènement se classent derrière, avec seulement deux livres à leur actif", explique Claude Lelièvre. Jean-Michel Blanquer a également toujours été très présent dans les colonnes des journaux et sur les plateaux télévisés pour expliquer son action et les réformes menées. Ce dont il peut se prévaloir puisqu'un ministre de l'Education nationale se doit de faire preuve de clarté et de pédagogie. Problème : les syndicats enseignants lui reprochent régulièrement de passer par la presse pour délivrer ses annonces, avant même d'en avoir informé les acteurs de terrain. Ce qui fut encore le cas à la veille de la rentrée des vacances scolaires de Noël. "Cette façon de les contourner, à laquelle s'ajoute l'usage de mots parfois malheureux dans ses discours, ont fait monter la tension d'un cran", poursuit Claude Lelièvre. A la veille de la rentrée dernière, Jean-Michel Blanquer avait fait référence au "risque d'absentéisme accru" chez les enseignants touchés, comme toute la société, par la vague Omicron. L'expression avait provoqué la colère de certains enseignants, qui y voyaient une connotation négative.
Pour le sociologue François Dubet, le ras-le-bol des professeurs qui s'exprime aujourd'hui n'est pas près de s'éteindre. "Son action, mêlée de réformisme et de jacobinisme, a fini par braquer une partie du monde enseignant", reconnaît-il à son tour. Le fait que les personnels soient aussi agacés par toutes ces directives, ces contrôles, ces injonctions incessantes serait aussi dû en partie aux particularités de leurs fonctions. "N'oublions pas que les enseignants sont seuls devant leurs classes au quotidien. Ils ont l'habitude de faire ce qu'ils pensent être le mieux. Voilà pourquoi ce qu'ils perçoivent comme une forme d'autoritarisme est si mal vécu", décrypte ce spécialiste des questions d'éducation. Qui reconnaît l'impasse dans laquelle se trouve le ministre : "Sa personne cristallise tous ces atermoiements liés à la crise sanitaire qui ne sont pas propres à lui seul. Les autres pays ne s'en sortent pas forcément mieux et sont tous dans une situation à peu près comparable." Alain Boissinot plaide aussi en partie l'indulgence. "En ce qui concerne la gestion de la crise sanitaire, je ne sais pas qui aurait vraiment pu faire mieux", reconnaît-il sans pour autant nier les erreurs de forme de Jean-Michel Blanquer. Interrogé sur l'image que laissera l'actuel hôte de la Rue de Grenelle, Alain Boissinot concède : "Je ne connais pas beaucoup de ministres de l'Education qui s'en soient sortis avec gloire et honneur. Il faut reconnaître que c'est un métier impossible."
*Auteur de L'école d'aujourd'hui à la lumière de l'Histoire (Odile Jacob, 2021)
