Il voulait "venger la destruction de la cathédrale de Paris". Lundi, Claude Sinké a été interpellé par la police, après avoir grièvement blessé deux personnes en essayant d'incendier la mosquée de Bayonne. En plein après-midi, cet ancien candidat Front National (FN) aux élections départementales s'est rendu sur le parvis du bâtiment, jetant "un engin incendiaire sur la porte latérale de la mosquée", a expliqué la préfecture dans un communiqué.
Surpris dans sa tentative par deux personnes qui préparaient la salle pour la prière de 16h30, l'assaillant leur tire dessus. "L'un est touché au cou, l'autre au thorax et au bras", raconte le maire de Bayonne, Jean-René Etchegaray.
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Un acte "violent", qui "ne fait que confirmer la peur que ressentent les fidèles", estime Ali Sahab, président de la Grande Mosquée de Belfort. "Les gens ont peur, n'ayons pas honte de le dire. On se pose de plus en plus de questions sur la sécurité de la mosquée", confie-t-il à L'Express, dénonçant "un climat pesant pour les Français de confession musulmane" dans le pays.
Pourtant, depuis la mise en place du plan Vigipirate en 2015, complété par l'opération Sentinelle, les mosquées et autres lieux de culte ont été placées sous la protection de militaires, de policiers ou de gendarmes, et des fonds ont été débloqués pour contribuer au financement d'équipements de sécurité autour des lieux de culte, en particulier la vidéo-surveillance.
Vidéosurveillance et présence policière
Depuis plusieurs années, Ali Sahab s'est effectivement habitué "à la présence des forces de l'ordre" autour de sa mosquée. "Ils sont surtout là pendant les heures de prière, et le vendredi pendant la grande prière", explique-t-il. Après les attentats de 2015, sa mosquée a bénéficié du dispositif de protection de l'État, qui lui a notamment permis d'installer plusieurs caméras de vidéosurveillance autour du bâtiment.
Même constat à Lyon, dans la mosquée de Kamel Kabtane. "La mission Sentinelle a été créée notamment pour protéger les lieux de culte, et nous le ressentons", affirme le recteur à L'Express. "Depuis 2015, le système est probant : on nous a aidés à installer un système de surveillance électronique et les gendarmes sont bien présents lors des prières du vendredi". Pour le directeur, cela "permet surtout de rassurer les 3000 à 4000 fidèles qui viennent chaque semaine". "C'est important, vraiment", insiste-t-il.
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Selon le ministère de l'Intérieur, les lieux de culte ont toujours fait "l'objet d'une vigilance intensifiée", mais cette dernière est devenue plus particulière après les attentats de Paris en 2015. Depuis cette date, le ministère assure à L'Express avoir intensifié "le travail sur les vidéosurveillances, le barreaudage et les patrouilles dynamiques" autour des lieux de culte.
À l'époque, le dispositif mis en place sur trois ans pour protéger ces édifices a notamment permis à la communauté musulmane de "bénéficier de 1 327 117 euros de subventions pour 125 projets, concernant 91 sites", assurait en 2018 l'Observatoire national contre l'islamophobie au site SaphirNews.com.
Sur les 9 millions d'euros alloués à la sécurisation des lieux sensibles, 6,5 millions d'euros ont été dédiés au renforcement de la vidéosurveillance, tandis que les 2,5 millions d'euros restants visaient à consolider la sécurité des lieux en complément de la vidéo, le plus souvent par le renforcement des accès (portes blindées, clôture, vidéophones, alarmes...), indique ce site spécialisé sur l'actualité des musulmans de France.
Ces mesures, notamment financées par le Fonds interministériel pour la prévention de la délinquance (FIPD), ont "réellement contenté les fidèles, qui sont heureux de voir que la police et les militaires les protègent, eux aussi", explique Ali Sahab.
Le collectif contre l'islamophobie en France (CCIF) précise, dans un rapport datant de 2019, que les "mosquées et les associations cultuelles ont le droit de bénéficier" de ces dispositifs de sécurisation, à condition d'en faire la demande. "Il appartient aux présidents des associations cultuelles d'en faire la demande directement auprès des autorités administratives", précise le document, qui décortique les étapes du dispositif, prévoyant notamment l'envoi d'une lettre recommandée avec accusé de réception au maire de la commune, au Préfet et au ministère de l'Intérieur.
"Les attaques peuvent venir de partout"
Pourtant, le recteur ne se sent "toujours pas à l'abri". "Les attaques peuvent venir de partout, de tous les bords", regrette-t-il. En complément de cette aide de l'État, Ali Sahab assure donc "des permanences bénévoles" autour de sa mosquée. "Durant la prière du vendredi, on ferme les portes, et des fidèles restent dehors pour surveiller, en plus du plan Vigipirate".
Pour lui, cette sécurité supplémentaire "n'est pas de trop" : il y a quelques jours, Ali Sahab a reçu, ainsi que l'imam de la Grande Mosquée de Belfort, "un courrier anonyme". "Une personne nous indiquait qu'elle était très fière du positionnement de Julien Odoul contre la femme ayant porté un voile au Conseil régional de Bourgogne Franche-Comté. Il racontait son amour de la France blanche, de la France non-musulmane.
"Ça fait mal, et ça heurte", raconte-t-il. Pourtant, le recteur estime "avoir l'habitude". "Les menaces de morts, les insultes... Cela arrive régulièrement.", assure-t-il.
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"Ce système de 'gardiennage' est satisfaisant, je ne vois pas vraiment comment on pourrait faire plus", ajoute Kamel Kabtane, de la mosquée de Lyon. "Mais la mosquée de Bayonne disposait du même type de dispositif, ce qui n'a pas empêché une personne de venir commettre un attentat", tranche-t-il. "J'aurais simplement souhaité que cette situation n'existe pas. Je n'ai pas envie de me barricader dans ma mosquée. Mais j'ai l'impression qu'on y est désormais presque obligés".
Le recteur demande aujourd'hui autre chose qu'une aide financière de l'État. "J'aimerais que les autorités de notre pays se soulèvent contre ce genre d'acte, à l'unanimité. Je veux que le président de la République passe aux actes et que l'on se mette à respecter l'islam de France."
"On ne demande pas plus de budget"
Selon le ministère de l'Intérieur, aucune nouvelle annonce ne sera faite concernant d'éventuels dispositifs supplémentaires de surveillance des mosquées ou autres lieux de culte. "De toute façon, on ne demande pas plus de budget", déclare Ali Sahab. "Je ne pense pas que la solution soit là : on veut simplement des positionnements clairs, nets et précis de la part des élus et des institutions, pour que ce climat de haine, qui est répandu tous les jours, cesse. Peut-être qu'alors, les policiers ne seront plus indispensables aux abords des mosquées", estime-t-il.
Dans ce contexte, le recteur organise une manifestation le 2 novembre prochain, pour dénoncer "le climat tendu contre les musulmans de France, la volonté de réduire la liberté des musulmans en tant que citoyens français, et l'inaction de l'État".
"J'espère que cela pourra faire bouger les choses", espère le directeur, qui a déjà vu plus de 300 personnes se rassembler vendredi dernier devant sa mosquée, pour "demander à la République et à l'État de protéger les musulmans".
