L'affaire pourrait paraître anecdotique ; elle ne l'est pas. Le 20 septembre sont jugés devant le tribunal de grande instance d'Evreux douze militants animalistes. Tous sont soupçonnés d'avoir pénétré illégalement dans plusieurs fermes de l'Ouest de la France. Plus cocasse encore : l'accusation affirme que, dans l'Eure, l'une de ces opérations a provoqué un mouvement de panique dans un élevage, provoquant la mort de 1400 dindes.

"Ces personnes prétendent 'libérer' les animaux, mais elles ne les connaissent pas, pointe Anne Richard, directrice d'Anvol, l'association nationale interprofessionnelle de la volaille. Elles savent que les dindes sont d'un naturel peureux et qu'il faut respecter certaines règles avant de les approcher. Cette nuit-là, les militants sont entrés dans le bâtiment sans prendre aucune précaution et en criant. Ils n'ont pas voulu les tuer, évidemment, mais ils ont provoqué un mouvement d'affolement qui a conduit les dindes à se précipiter les unes sur les autres. 1430 d'entre elles sont mortes étouffées."

"Inquisition"

"C'est de la pure désinformation, un procédé pervers digne de l'Inquisition destiné à nous ridiculiser, réfute Solveig Halloin, l'une des figures du mouvement Boucherie Abolition. Je rejette totalement cette accusation intentée par un éleveur dont le métier consiste à procéder à des assassinats de masse !"

"Inquisition", "assassinat de masse" : la jeune femme choisit ses termes à dessein avec l'espoir de mieux faire passer ses idées - quitte à choquer. C'est l'élevage qui, à ses yeux, mérite d'être condamné et non les citoyens qui, comme elle, veulent systématiser la "libération de prizoonier.e.s politiques". Les accusés ont d'ailleurs porté plainte à leur tour pour "violences policières", "vol" de leur matériel et "kidnapping" des deux dindes qu'ils avaient emportées avec eux, Rosa et Louise (allusions aux militantes révolutionnaires Rosa Luxembourg et Louise Michel).

L'illégalité, elle la revendique pourtant. "En cas d'incendie, il faut briser les vitres. Là, l'incendie est mondial et l'on nous reproche d'avoir fracturé un hangar ?" La jeune femme déroule une argumentation radicale, que l'on n'est pas obligé de partager, mais qui a le mérite de la cohérence. Pour elle, la loi actuelle ne doit pas être respectée dès lors qu'elle est conçue au profit des seuls êtres humains et "oublie les autres animaux".

Une tribune politique

De ce procès d'Evreux elle entend donc faire une tribune politique contre l'élevage, une pratique dont elle voit la source de tous les maux, qu'il s'agisse de la faim dans le monde, du drame des migrants ou du dérèglement climatique. Quant aux dindes mortes, elle tentera de convaincre que les militants de Boucherie Abolition n'y sont pour rien. "Dans ces camps concentrationnaires, les cadavres jonchent le sol en permanence !", assure-t-elle. "Thèse ridicule, rétorque Anne Richard. Pensez-vous vraiment qu'un éleveur puisse perdre quotidiennement 1400 dindes sur 5000 ?"

Mettre fin à l'élevage ? Pour le moment, l'opinion ne partage pas cette position radicale. En revanche, une majorité de Français condamne l'agriculture intensive, considérant qu'un animal est fait pour vivre à l'extérieur, et non dans des hangars fermés. Le problème est qu'ils n'en tirent pas les conséquences dans leurs achats. "20 % seulement des volailles vendues en France sont élevées en plein air, car elles sont plus chères." relève Anne Richard. Une contradiction qui, pour le moment, sert de blanc-seing aux fermes industrielles.