Existe-t-il une angoisse masculine de la corde à linge ? Une peur panique du ronron de la machine à laver ? Une phobie irrationnelle du fer à repasser ? Selon les dernières études disponibles, les tâches ménagères sont encore très inégalement réparties : d'après un sondage de l'institut Harris Interactive réalisé pendant le confinement, 58 % des femmes interrogées disent assumer la majorité de celles-ci dans leur couple.
Si l'on regarde dans le détail, la "corvée du linge" reste l'une des moins privilégiées par la gent masculine. En 2018, un sondage mené par l'institut Ipsos pour la marque de lessive Ariel notait que la moitié des couples assuraient faire autant les courses l'un que l'autre. A l'inverse, seuls 21 % des hommes indiquaient "trier le linge et lancer une lessive"... contre 83 % des femmes ! Rebelote en 2019, cette fois à travers une publication de l'Ifop pour l'entreprise Consolab : seulement 27 % des Françaises déclaraient avoir un compagnon effectuant "sans rechigner" le tri du linge. De quoi donner envie de mettre un terme aux crises d'angoisse masculines face à la lessive pour l'année qui vient.
De vieilles habitudes
Voilà qui implique de se frotter à de vieilles habitudes. "L'origine du cliché d'un linge réservé aux femmes est très ancienne", note Amandine Hancewicz, présidente de l'association Parents & Féministes et consultante sur les questions d'égalité homme-femme. Les travaux de Michelle Perrot l'illustrent bien. Dans un numéro de la revue Sorcières : les femmes vivent, publié en 1979, l'historienne raconte que c'est à travers l'imposition de la propreté comme "vertu domestique et civique" au XIXe siècle, "grand siècle de l'industrie textile", que cet entretien s'est peu à peu imposé comme travail féminin. Des blanchisseuses s'occupent du linge bourgeois, les ménagères moins aisées vont au lavoir. Plus tard, le lave-linge permettra aux femmes de gagner du temps. Une émancipation domestique qui ne les aura pas libérées pour autant.
Une expérience réalisée en 2015 a ainsi démontré que les vieux réflexes perdurent. "Nous avons demandé à des couples de réaliser plusieurs tâches, comme celles de laver et trier des chaussettes, ou du bricolage, pour mesurer leur productivité, explique Hélène Couprie, maîtresse de conférences en sciences économiques à l'université d'Aix-Marseille et l'une des auteures de l'étude. Nous avons constaté que même quand un homme se montre plus efficace pour trier des chaussettes, la tâche est plus souvent attribuée à sa compagne !" Persuadés de gagner en efficacité, les couples perdent du temps. "Tout se passe comme si laver le linge nécessitait un apprentissage long et complexe, que seules les femmes ont acquis au cours de leur vie. Et inversement pour le bricolage", poursuit la chercheuse.
Encore un effort
D'après les recherches du sociologue Jean-Claude Kaufmann, spécialiste de la vie quotidienne, seulement 1 homme sur 4 se dit ainsi "très à l'aise" dans l'univers du linge. "Alors que bon nombre d'hommes célibataires apprennent à repasser, ils semblent oublier cette compétence après l'entrée en couple. Ils ne sont plus que 13 % à officier fer à la main", a-t-il écrit en commentaire de l'enquête réalisée par Ipsos. Cet éloignement de la buanderie ne serait pas que de leur fait, nuance le sociologue. "Le partage des tâches est un travail à deux : l'homme doit faire un effort sur lui-même pour se motiver, car il est vrai que la motivation n'est pas toujours au rendez-vous. En même temps, la femme doit accepter que ce ne soit pas fait comme elle le souhaiterait. Sinon c'est trop facile pour l'homme de jouer au mauvais élève et de démissionner."
De son côté, Amandine Hancewicz insiste sur une remise en question globale, notamment à l'école, où des professionnels formés pourraient permettre de "prévenir les stéréotypes sexistes" et ainsi de désamorcer les "injonctions" autour des tâches ménagères. Pour oeuvrer en ce sens, l'exécutif a allongé depuis le 1er juillet le congé paternité de quatorze à vingt-huit jours. Une manière de souligner que ni s'occuper de bébé, ni les tâches ménagères ne sont l'apanage des mères. "Mais cela ne résoudra pas tous les problèmes", souligne Amandine Hancewicz. Pour ça, il faudra encore faire un effort.
