Catherine Cusset* : "Comment ne pas être terriblement pessimiste quand on voit la misère ?"

"Il faut sans doute une bonne dose de cynisme et d'égoïsme doublés d'un incorrigible optimisme pour ne pas céder au découragement", écrit Jon Kalman Stefansson dans Ton absence n'est que ténèbres. Je souscris. Nous entrons dans notre troisième hiver de Covid. Qui aurait cru en mars 2020 qu'en janvier 2022 nous porterions encore des masques, nous ferions vacciner tous les six mois, aurions un passe sanitaire et déclinerions toutes les lettres de l'alphabet grec - sauf Xi et Chi, pour ne pas vexer Xi Jinping - afin de couvrir les nombreux variants ?

Un glissement vers la droite

Politiquement, de quoi pourrait-on se réjouir ? Commençons par le pays où j'ai vécu trente ans et que je viens de quitter. J'ai crié de joie en novembre 2020 quand Biden a gagné contre Trump, et j'ai célébré son investiture en janvier 2021 avec mes amis de New York, dehors, Covid oblige. Mais les élections législatives de 2022 seront sans doute un désastre. Incapable de tenir certaines promesses de sa campagne, Biden a perdu le soutien d'une partie de son électorat. Plus de 20 Etats ont pris des mesures rendant difficile le vote dans les zones où vivent les minorités et modifiant le décompte des voix pour favoriser les républicains. Quant à l'avortement, ce droit qu'on croyait acquis, il est probable que 2022 verra une érosion du Roe vs Wade : deux cas au Texas et au Mississippi sont en litige devant la Cour suprême, qui a glissé vers la droite depuis que Trump y a nommé trois juges ultraréactionnaires. Bascule de tout un pays, d'une civilisation. Des organisations mexicaines ont offert leur aide aux Texanes qui voudront avorter !

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Presque partout s'opère un glissement vers la droite - sauf dans quelques pays d'Amérique du Sud comme le Chili, le Honduras et le Costa Rica. On espère que Macron sera réélu, puisqu'il n'y a plus de gauche en France. En cette année d'élections en France et en Grande-Bretagne, les Anglais et les Français se jetteront des poissons pourris au visage. Quant aux drames de la frontière biélorusse ou ceux de la Manche, il y a peu de chance qu'ils prennent fin. Les gens vont continuer à mourir de faim au Yémen, en Ethiopie, en Somalie et ailleurs, le désespoir les fera confier leur vie à un passeur, et leur arrivée accentuera la droitisation d'un monde qui ne veut pas les laisser entrer.

Catherine Cusset, French writer in 2009. Credit: Ulf Andersen / Aurimages. (Photo by ULF ANDERSEN / Ulf Andersen / Aurimages via AFP)

Catherine Cusset, French writer in 2009. Credit: Ulf Andersen / Aurimages. (Photo by ULF ANDERSEN / Ulf Andersen / Aurimages via AFP)

© / Ulf Andersen/Aurimages/AFP

Quand les gens d'un même pays ne parlent plus le même langage

Comment ne pas être terriblement pessimiste quand on voit la misère, pas juste sur un écran de télévision, mais dans les rues de son quartier à Paris, où de plus en plus de gens dorment dehors ou sous des tentes de fortune que la police arrache ? Tous les 20 mètres un homme ou une femme tend la main et dit d'un ton suppliant "J'ai faim", tandis qu'on lui donne une pièce ou qu'on passe son chemin, indifférent, pour rentrer dans son appartement aux murs solides, à l'eau courante, à l'intérieur chauffé.

A cette fracture du monde, depuis peu s'en rajoute une autre. Il y avait quelque chose qu'on appelait la science et qui était, depuis Copernic, une vérité objective. Alors qu'Israël en est à sa quatrième vaccination et nous à la troisième, j'entends la voix du doute (et des réseaux sociaux) gagner du terrain. Ne sommes-nous pas entre les mains des grands manipulateurs, des laboratoires médicaux, de Google et de l'argent derrière (des Juifs, vous savez bien) ? Et si c'était le vaccin qui tuait plutôt que le Covid variant Omicron, cette grippette ? Voilà le discours qui se répand. Me panique l'absence de dialogue quand les gens d'un même pays ne parlent plus le même langage, quand il suffit de cracher "Fake news !" pour anéantir la raison.

Tout cela me donne de plus en plus envie de me retirer au bout du monde, sur ma presqu'île bretonne, où le bruit des vagues et du vent reste le même de toute éternité. Et comme je suis une incorrigible optimiste, je vois 2022 sous des couleurs roses. Car il est une autre île où se réfugier, où l'on est protégé des maux du monde tout en les éprouvant par l'empathie : la littérature. Attention, ce n'est pas une tour d'ivoire ; mais plutôt, un lieu où reprend l'espoir. C'est l'espace où se déploient la complexité de la vie, les contradictions, l'ambiguïté, tout ce qui ne se laisse pas résumer ni museler, un espace de liberté, de sensibilité et de beauté qui nous rend confiance dans l'humanité. Et même si 2022 ne voit pas l'extraordinaire boom des librairies de 2021, une année que j'entame en lisant le merveilleux nouveau roman de Jon Kalman Stefansson commence sous de bons auspices.

*Catherine Cusset est romancière. Dernier livre paru : La Définition du bonheur (Gallimard, 2021).

Jean-Christophe Grangé* : "J'ai un défaut : je suis un incorrigible optimiste"

Quand L'Express m'a demandé d'écrire un texte sur mes prévisions pour 2022, je me suis senti flatté mais j'ai aussitôt alerté la rédaction : je n'étais pas un bon client. Aucun don pour les prédictions, jamais cru aux prophéties et autres conjectures des "experts".

Quand j'étais reporter, nous cherchions toujours, avec mon partenaire photographe, Pierre Perrin, des sujets qui "anticipaient" notre futur - des sujets catastrophes bien sûr. J'interviewais des spécialistes, je lisais des livres bourrés de prospectives, toutes pires les unes que les autres. Trente ans plus tard, pas une, je dis bien pas une, ne s'est réalisée. Pour une raison simple : l'homme, chaque fois, a réagi. Le problème des pessimistes est qu'ils extrapolent à partir d'une situation sans imaginer le moindre changement d'aiguillage. Ils oublient le principal : l'homme est là ! Chaque fois, il se secoue, il se reprend, il se redresse !

Le vaccin : une nouvelle victoire à mettre au compte de l'homme

J'ai un défaut : je suis un incorrigible optimiste. Dans toutes les situations, je me dis que les choses vont s'arranger, car l'être humain veille. Certes, il est souvent la source du problème mais il est aussi la solution. Il faut lui laisser le temps, c'est tout. La pollution par exemple : je suis frappé par la conscience écologique de mes enfants. Aujourd'hui, les sommets pour l'environnement échouent mais attendez que nos gamins soient assis à la table des négociations : ils sauront sauver notre planète !

Revenons à 2022. La tentation de la noirceur est grande... À l'heure où j'écris, une nouvelle vague de contagion - que dis-je : un tsunami ! - s'abat sur la France, et même sur le monde ! On ne s'en sort pas, les variants se multiplient, le nombre de cas est exponentiel, etc... Hé bien, croyez-le ou non, je ne m'en fais pas.

Dès l'apparition du vaccin, on a parlé des antivax. On a disserté sur leur scepticisme, leur révolte, leurs manifs. Vous trouvez ça intéressant ? Pas moi. L'intéressant, le prodigieux même, c'était que des hommes, en moins d'une année, aient réussi à fabriquer un vaccin fiable et sans danger. Cette réussite scientifique a été une prouesse extraordinaire, une nouvelle victoire à mettre au compte de l'homme, de son génie, de son talent, de sa volonté. L'être humain, malgré tout ce qu'on raconte aujourd'hui, fait la grandeur de notre planète.

Alors oui, des catastrophes nous tombent dessus, des épidémies, des actes terroristes, des guerres, mais survient toujours un moment où l'homme parvient à endiguer le mal - j'en place une d'ailleurs ici, comme disent les rappeurs, pour les flics, éternels boucs émissaires, qui nous protègent du chaos. Vous sauriez infiltrer un réseau terroriste, vous ? Alors, réfléchissons une minute avant de critiquer les forces de l'ordre...

Le suffrage universel me laisse dubitatif

Je ne peux prédire les évènements de 2022 mais je peux annoncer sans trop de risque que le grand truc de ce printemps sera l'élection présidentielle. N'attendez pas ici de pronostic. Je suis la dernière personne à interroger sur le sujet. Je n'ai jamais voté de ma vie (scandale !). Ma fibre patriotique est faible (horreur !). Ma conscience sociale plus faible encore (sacrilège !). Mais à ceux qui me traitent d'indifférent ou d'égoïste, je montre ma feuille d'impôts : en général, ça les calme.

Jean-Christophe Grange Credit: Ulf Andersen / Aurimages. (Photo by ULF ANDERSEN / Ulf Andersen / Aurimages via AFP)

Jean-Christophe Grange Credit: Ulf Andersen / Aurimages. (Photo by ULF ANDERSEN / Ulf Andersen / Aurimages via AFP)

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Alors, voici venu le temps des discours, des promesses, des critiques, des sondages... Des "demain, on rase gratis", des "c'est moi qui ai raison, les autres ont tort"... Allez, encore une idée choquante : le suffrage universel me laisse dubitatif. Je n'ai jamais compris ce système qui consiste à demander leur avis à des masses qui n'en ont pas, ou du moins qui n'ont pas les moyens d'en avoir. Gouverner un pays : imagine-t-on la complexité de la mission, la difficulté de la tâche ? Comment l'homme de la rue pourrait-il choisir celui qui va assumer une telle fonction ? C'est absurde. Déjà enfant, je pressentais le caractère aberrant de cette pratique. Ma grand-mère votait pour Valéry Giscard d'Estaing parce qu'il jouait de l'accordéon...

Nous vivons dans un pays heureux

Cinquante ans plus tard, c'est la même chanson qui continue. Les électeurs votent pour celui qui a "une bonne tête", une épouse sympathique ou encore pour celui qui a énoncé une promesse qui devrait améliorer leur vie personnelle. Vraiment le petit bout de la lorgnette... La démocratie dissimule toujours une dictature plus insidieuse, plus souterraine - celle de Monsieur Tout le Monde...

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Je ne veux pas participer à cette foire d'empoigne et en même temps, c'est paradoxal, je fais confiance au bon sens général. À mon avis, en France, les extrêmes ne pourront jamais passer. Pour une raison simple : nous vivons dans un pays heureux. Au temps de mes reportages, j'ai vu, aux quatre coins du monde, la misère, la détresse, la violence. Ces sinistres découvertes ont relativisé à mes yeux les problèmes de ma terre natale. Bien sûr, on pourra toujours améliorer les choses mais tout de même, il faut se réjouir de vivre dans un pays si bienveillant, si généreux.

Alors, 2022 ? À mon avis, le village d'Astérix va continuer son chemin, cahin-caha, plus ou moins heureux, plus ou moins furieux, en se disant toujours que l'herbe est plus verte ailleurs. C'est une erreur : croyez-moi, la plus belle des herbes, d'un vert intense, riche, fertile, est sous nos pieds.

*Jean-Christophe Grangé est écrivain. Dernier roman publié : Les Promises (Albin Michel, 2021)