Lors d'une soirée entre copines, Héloïse, 30 ans, ne s'attendait pas à ce que l'une de ses confidences sexuelles entraîne un long silence gêné. "J'ai simplement dit que je faisais l'amour avec plaisir et sans faire particulièrement attention pendant mes règles. Alors qu'elles avaient toutes quelque chose à dire sur la sodomie, les plans à trois ou les clubs échangistes, là, tout le monde a plongé le nez dans son verre."

Même chez des femmes loin d'être pudibondes, l'omerta sur le sujet semble de mise. Selon un sondage commandé en 2013 par les marques Always et Tampax, elles seraient 80% à refuser de faire l'amour pendant leurs règles.

Des règles sales et sacrées

Même dans l'univers du porno, les règles n'existent pas. L'urine et les matières fécales sont mis en scène dans certains films scatophiles. Le sang menstruel, lui, est absent. Exception notable à la règle, le film Can Vampires smell my period, de la réalisatrice féministe Erika Lust. Elle y met en scène un vampire faisant joyeusement un cunnilingus ensanglanté. Ailleurs, de Dracula à Twilight, les vampires font couler le sang des femmes, les blessant tout en leur donnant du plaisir, mais n'ont jamais l'idée d'aller étancher leur soif là où il s'écoule naturellement.

Cette imagerie fantastique rappelle la dimension magique prêtée aux règles depuis des millénaires. "La nature mystérieuse de ce sang qui coule mais ne tue pas a toujours fasciné, relève Elise Thiébaut, auteure de Ceci est mon sang (éd. La Découverte). L'interdit des relations sexuelles pendant les règles est associé à des superstitions qui entretiennent la peur et la soumission des femmes, considérées par la plupart des religions comme 'impures' du fait qu'elles ont leurs règles."

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"C'est sale, ça pue, ça rend grognon"

Ces superstitions ont été entérinées par les trois grands monothéismes. En limitant la sexualité du couple marié à la reproduction, les rapports sont reportés au moment de l'ovulation. Cette vision patriarcale semble bien loin de la réalité d'Héloïse et de ses amies. Pourtant, les représentations négatives infusent insidieusement l'inconscient collectif. À l'adolescence, les règles sont souvent perçues comme une malédiction, symbolisées par la peur de l'infamante tâche de sang sur le pantalon.

Fanny Godebarge, présidente de Cyclique, une entreprise dédiée à la santé intime des femmes, dénonce le chapelet de clichés qu'elle entend fréquemment sur les règles : "C'est sale, ça pue, ça rend grognon", énumère-t-elle. Quand elles ne sont pas stigmatisées, les règles sont tout simplement ignorées. "On peut trouver des préservatifs à tout heure dans un distributeur de pharmacie -et tant mieux !- En revanche, impossible de mettre la main sur une serviette ou un tampon", pointe Fanny Godebarge.

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Une gêne bien ancrée

"Le gros travail serait maintenant d'aborder le sujet librement, estime Angèle Marrey, coréalisatrice de 28 jours, un documentaire sur les règles disponible sur YouTube. Elles font partie de l'intimité du couple et peuvent s'intégrer à sa vie sexuelle."

Ce discours décomplexé peine encore à trouver un écho. La gêne conduit nombre de jeunes femmes à une seule conclusion : mieux vaut n'avoir aucun rapport à ce moment-là. "Pendant des années, j'ai soigneusement évité d'avoir des rendez-vous amoureux pendant mes règles, se souvient Anna, 27 ans. Avec mon premier copain sérieux, il m'est arrivé d'enchaîner les plaquettes de pilule, sans me demander si c'était mauvais pour moi. Je voulais que mon corps soit en permanence 'disponible' pour mon copain."

Comme Anna, nombre de femmes préfèrent soustraient préventivement leur corps à leur partenaire par peur de le dégoûter. "Cela a changé par hasard. J'ai fait l'amour sans savoir que j'avais mes règles. Ça s'est très bien passé. Depuis, je ne me prive plus. Je préviens mes partenaires d'un soir mais je n'ai eu que de rares refus", reprend Anna.

"J'imaginais des flots de sang"

Il s'agit d'abord de dissiper l'embarras de ceux que l'on maintient, dès leur plus jeune âge, bien loin de ce "sujet de fille". Au pied du mur, certains reculent, effrayés à l'avance de ce qu'ils pourraient découvrir. "Je m'en faisais tout un monde, reconnaît Benjamin, 33 ans. J'imaginais des flots de sang, une odeur de viande avariée, un vrai massacre."

La première fois qu'il a tenté l'expérience il y a cinq ans, le jeune homme n'a même pas vu de différence. "À la fin, je me suis dit 'tout ça, pour ça'. Il y a avait quelques gouttes sur le drap, de la même manière qu'il arrive qu'il y ait des gouttes de sperme."

Depuis, il n'hésite plus à caresser Louise, sa compagne, et à pratiquer le cunnilingus. "Elle va souvent prendre une douche rapide avant, et c'est tout", raconte celui qui confie ne pas être fan de la "stratégie de la serviette". "Sur Internet, beaucoup recommandent de placer une serviette sous les fesses. C'est un vrai tue-l'amour, s'insurge Benjamin. On n'est pas chez le médecin. Et puis, un drap, ça se lave !"

"C'est quand même plus sympa qu'un Spasfon"

Une fois évacués ces détails pratiques, on peut se concentrer sur ce qui importe vraiment : le plaisir éprouvé. Sur ce point, il y a autant d'avis que de femmes et de cycles. Certaines femmes aux règles douloureuses ou victimes d'endométriose peuvent souffrir au moment du rapport.

"Au moment des règles, la flore vaginale se modifie et l'on est parfois plus vulnérable aux infections. Les protections périodiques peuvent aussi provoquer une sécheresse vaginale et des irritations. Chez certaines personnes, cela va créer un inconfort, mais pour d'autres, au contraire, il y a une augmentation du désir. Ce qui compte, c'est de se sentir à l'aise."

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Ce constat n'a pas valeur de vérité absolue. "L'orgasme détend les muscles et libère des endorphines. C'est quand même plus sympa qu'un Spasfon pour arrêter les maux de ventre", lance Angèle Marrey.

Dans une newsletter consacrée au sujet, Fanny Godebarge abonde. "Les hormones libérées, à ce moment-là, ne sont que bénéfiques : la dopamine donnent de la motivation pour affronter la journée, l'endorphine donne du plaisir et fonctionne comme un antidouleurs, d'autres, comme la prolactine et l'ocytocine, aident à se détendre et à mieux dormir."

D'un mois sur l'autre, le ressenti n'est pas le même. La fatigue, l'irritabilité et l'envie varient. "Je trouve ce moment extraordinaire, s'extasie Héloïse. Je ressens les choses plus intensément. Je suis à l'écoute de mes envies, qu'il s'agisse d'une nuit de sexe sauvage ou d'une soirée devant Netflix, une bouillotte sur le ventre."Plutôt que de s'inquiéter ou de se désoler d'avoir ses règles, elle préfère voir dans les sensations qu'elles provoquent la preuve de la magie de son propre corps.