Depuis soixante ans que l'humanité envoie des missions explorer le système solaire, rares sont celles qui sont revenues sur Terre avec, à bord, des souvenirs de leur périple. Six expéditions Apollo ont rapporté 382 kilos de roches lunaires en trois ans mais elles font figure d'exception. Trois sondes soviétiques ont récolté et renvoyé 302 grammes d'échantillons lunaires, deux sondes américaines sont revenues avec quelques particules récoltées dans le vent solaire ou dans la queue d'une comète, et une sonde japonaise a ramené quelques grains de poussières d'un astéroïde proche.
En décembre 2020, en revanche, c'est Noël. Le 5, la sonde japonaise Hayabusa 2, partie il y a six ans, a parachuté en Australie une capsule contenant plusieurs dizaines de milligrammes d'échantillons prélevés à la surface de l'astéroïde Ryugu. Au même moment, un module de la sonde chinoise Chang'e 5 réussissait le tout premier amarrage automatique autour de la Lune et transférait 2 kilos d'échantillons collectés à la surface de celle-ci vers une capsule chargée de les ramener sur Terre le 16.
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Au-delà de la prouesse technologique et de l'intérêt qu'elles représentent, ces poussières de chondrite d'astéroïde et de basalte lunaire aiguisent d'autres appétits, notamment dans l'industrie privée. Oubliez tout de suite le fantasme de la recherche de métaux et autres éléments précieux sur des corps extraterrestres. Le coût de l'aller-retour serait tellement faramineux que cela n'aurait aucun sens, quel que soit le modèle économique envisagé.
La Lune a le même statut que l'Antarctique
En revanche, l'utilisation de ces matériaux à proximité de leur lieu de collecte pourrait être la clef de nombreuses activités humaines, à commencer par une implantation durable sur la Lune. Un peu partout sur Terre, des laboratoires, des agences spatiales, mais aussi des industriels privés et des start-up travaillent sur l'extraction de composés utiles - tels que l'eau - à partir des roches lunaires. Les applications seront nombreuses, puisqu'on pourra en tirer de l'oxygène et de l'hydrogène pour alimenter la propulsion ou pour recharger les piles à combustible. Bien évidemment, cette eau pourra aussi être bue et arroser des cultures dans une base lunaire, tandis que l'oxygène pourra être respiré... D'autres projets visent à produire des matériaux de construction pour alimenter des imprimantes 3D. Tout ce qui pourra être produit sur place sera incroyablement moins coûteux que s'il faut l'expédier à partir de la Terre.
Reste à définir le cadre légal de l'exploitation de ces ressources, car le traité de l'Espace de 1967, rédigé à une époque où l'exploration était l'affaire des Etats, donne à la Lune et à tous les astres un statut comparable à celui de l'Antarctique. Nulle puissance ne peut se les approprier. Les Etats-Unis ont contourné le problème avec le Space Act de 2015, qui donne un cadre légal à l'exploitation privée.
Le programme Artemis, qui doit permettre le retour durable d'astronautes américains sur la Lune, fait ainsi largement appel au secteur privé en externalisant la dépose à la surface d'expérimentations scientifiques et technologiques. Même le module qui doit déposer et ramener les astronautes sera exploité par l'industrie. Les Etats partenaires sont invités à signer une charte, les "accords Artemis", qui proposent d'établir des "zones de sécurité", afin que chacun puisse protéger ses propres activités sur la Lune. Ainsi, le premier arrivé sur un site intéressant pourrait en interdire l'accès aux autres. Techniquement, ce n'est pas une appropriation, mais cela y ressemble fort.
La vente d'une ressource extraterrestre, un précédent juridique
En Europe, certains ne veulent pas manquer le coche. Le Luxembourg a emboîté le pas aux Etats-Unis en se dotant, dès 2016, d'une législation autorisant l'exploitation privée des ressources spatiales. Le Grand-Duché a été aussi l'un des premiers pays à signer les accords Artemis. Mi-novembre, avec l'appui de l'Agence spatiale européenne, il a inauguré un incubateur d'entreprises spécialisées pour plancher sur la question.
Le 3 décembre, un pas a été franchi. La Nasa a sélectionné quatre prestataires privés - deux américains, un japonais et un luxembourgeois - pour qu'ils aillent récolter de la poussière lunaire. Pas question de la ramener sur Terre. Ils doivent juste la collecter sur place et la revendre à la Nasa. Celle-ci la récupérera plus tard... ou pas. Ce n'est pas important. Ce qui compte, c'est qu'une ressource extraterrestre aura été vendue et que ce précédent juridique ouvrira la voie à son exploitation.
