Avec ses 22 vols sans encombre, et la mise en orbite de plusieurs touristes humains dont Jeff Bezos lui-même ou l'acteur canadien William Shatner, connu pour son rôle dans la série télé à succès Star Trek, la fusée New Shepard de Blue Origin avait fait, pour beaucoup d'observateurs, la preuve de sa fiabilité. Mais l'incident du 12 septembre, qui s'est traduit par la perte du lanceur et l'expulsion en urgence de la capsule qui le surplombe, jette un froid sur les perspectives de voyages suborbitaux.

Les raisons de l'accident ne sont pas encore connues. Blue Origin mentionne simplement un mauvais fonctionnement au niveau du lanceur, sans plus de précision. Cependant, le fait que le problème soit arrivé au bout d'une minute et dix secondes de vol n'est sans doute pas une coïncidence. "C'est le moment où traditionnellement, les efforts mécaniques qui s'exercent sur le lanceur sont maximaux. Avec le décollage, et le passage à Mach 1 au bout de 45 secondes, c'est une étape extrêmement délicate", confie Christophe Bonnal, de la direction des lanceurs du Centre national d'étude spatiale (CNES).

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Jusqu'ici, le New Shepard n'avait pas montré de faille particulière à cette étape du vol. Mais dans le spatial comme dans l'aéronautique, le risque zéro n'existe pas. Malgré les efforts des ingénieurs et les discours optimistes des acteurs du New Space, toujours prompts à vanter leurs avancées technologiques, la fiabilité des lanceurs oscille autour de 98% pour les meilleurs modèles. "Cela signifie qu'à chaque lancement, on sait qu'on a 1 à 2 % de chances qu'un incident se produise", confirme Christophe Bonnal.

Blue Origin n'échappe pas à la règle. La propulsion de sa fusée a beau être une merveille de technologie, elle s'avère extrêmement complexe. La chambre de combustion du moteur dont la température monte à 3000 degrés, côtoie une ligne d'alimentation en hydrogène à moins 250 degrés. Une partie des gaz à très haute température est directement récupérée dans cette fournaise à haute pression pour faire fonctionner une turbine. Un système audacieux, mais qui pourrait être à l'origine de l'incident d'hier.

Tester le pire des scénarios

La bonne nouvelle ? L'expulsion de la capsule s'est parfaitement déroulée. "Si des passagers avaient été présents à bord - ce n'était pas le cas pour cette mission - ils auraient été sauvés, même si les conditions d'arrachement peuvent être rudes pour les corps humains", indique Christophe Bonnal. Cette manoeuvre ne doit rien au hasard. Les constructeurs testent leurs engins dans les conditions les plus défavorables, même si celles-ci ont peu de chance de se produire.

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Ainsi, Blue Origin avait déjà expérimenté à deux reprises le détachement en urgence de la capsule. Le fait d'avoir réussi une troisième fois - de manière involontaire cette fois - montre que la société peut assurer la sécurité des passagers même si le lanceur n'est pas fiable à 100%. Cela suffira-t-il pour convaincre les futurs touristes d'embarquer ?

"Nous entendrons sans doute un double discours pendant quelque temps, estime Christophe Bonnal. D'un côté, certains rejetteront l'idée de faire prendre des risques à des êtres humains pour une simple activité de tourisme. De l'autre, Blue Origin peut insister sur le fait que son système est parfaitement sûr, et que l'extraction de la capsule ne pose pas de problème".

Une chose est sûre. Après l'emballement d'il y a quelques mois, le secteur du tourisme spatial est loin de frôler la surchauffe. Le SpaceShipTwo du milliardaire Britannique Richard Branson, qui est le concurrent direct du New Shepard de Blue Origin, n'a pas volé depuis son essai rocambolesque de juillet 2021, en raison de problèmes techniques à résoudre. "Pour l'heure, on reste très loin des prévisions de marché qui tablaient sur l'envol de 50 000 touristes par an", constate Christophe Bonnal. Et c'est sans doute mieux ainsi. Car avec tout le carburant brûlé ou produit pour cette activité, nous aurions alors un problème environnemental supplémentaire.