À la fin d'avril, la Chine commencera à assembler sa propre station spatiale sur orbite autour de la Terre. Dans deux ans, elle disposera d'un équivalent moderne et plus spacieux de l'ancienne station russe Mir, sur une orbite légèrement au-dessous du grand complexe orbital qu'est la Station spatiale internationale, à bord de laquelle elle n'a jamais été invitée pour cause de veto américain. Dans le programme de développement de Pékin, organisé par tranches quinquennales, cette ambition devait être l'aboutissement du 13e plan, achevé en 2020. Les débuts difficiles du lanceur CZ-5 ("Longue Marche 5") sont venus perturber le calendrier.
Qu'à cela ne tienne, le 14e plan, qui se déroulera de 2021 à 2025, a été inauguré le 26 février devant l'Assemblée nationale populaire. Au programme : un lanceur géant pour des vols vers la Lune. La mise en oeuvre du projet est déjà en cours, même s'il n'a toujours pas de nom officiel. D'ici à cinq ans, ce monstre de 2200 tonnes et 86 mètres de hauteur devra être capable d'expédier 25 tonnes vers l'orbite lunaire. En deux vols, il pourra y placer un petit module d'alunissage et une capsule avec un équipage. Il n'en faudra pas bien plus pour que des bottes chinoises puissent fouler le sol de notre voisine, "avant que cette décennie s'achève", comme l'avait annoncé Kennedy il y a soixante ans.
On espère la réponse américaine. Traditionnellement, on peut prendre le pouls des programmes de la Nasa chaque année, lors de la publication du projet de budget de la Maison-Blanche, prévue officiellement le premier lundi de février. Traditionnellement cette publication a du retard, surtout après un changement d'administration. Si Joe Biden a rappelé son soutien à un programme spatial crucial à l'occasion de l'arrivée sur Mars du robot Perseverance, la Nasa patiente pour obtenir la traduction chiffrée. Avec le passage au Congrès du plan de relance de 1900 milliards de dollars le 10 mars, nul doute que les comptables du président ont été très occupés.
Une base de la Chine à la surface de la Lune
La question budgétaire n'est pas la seule à peser sur le calendrier du programme Artemis, dont l'objectif est de ramener des astronautes américains sur la Lune. Le lanceur géant SLS (Space Launch System) est toujours en essai au sol alors qu'il devait initialement voler en 2017. La capsule Orion, qu'il doit placer autour de la Lune, a été intégrée à son module de service européen, à Cap Canaveral. Elle attend son heure, tout comme l'étage supérieur de la fusée. Dérivés de ceux de la navette, les deux gigantesques accélérateurs à propergol solide - les "boosters" - ont été dressés sur la table de lancement. Seul manque à l'appel l'énorme étage principal de 8 mètres de diamètre, qui est toujours sur son banc d'essai au centre Stennis (Mississippi). Avant de rejoindre le reste du lanceur, il doit faire fonctionner ses quatre moteurs pendant huit minutes, comme en vol. Une première tentative, le 16 janvier, a été interrompue au terme de cinquante secondes après la détection d'une anomalie sur un composant. Problème : après chaque tir, les moteurs doivent sécher pendant au moins un mois. Un nouvel essai est prévu à la fin de mars.
Plus personne n'envisage l'objectif fixé par Donald Trump d'un retour sur la Lune avant la fin de 2024, comme point d'orgue de son second mandat. Du coup, il n'est pas impossible que l'ex-président parvienne quand même à ses fins s'il revient au bureau Ovale lors des prochaines élections. Surtout, le calendrier américain pourrait se rapprocher sérieusement du calendrier chinois, avec la promesse d'un sprint final dont la précédente édition de la course à la Lune nous avait frustrés.
Et l'étape suivante est déjà en marche. Le 15e plan chinois (2026-2030) prévoit un lanceur encore plus gros, le CZ-9, pour envoyer 50 tonnes vers la Lune. Il sera le moyen pour Pékin d'édifier une base à la surface de la Lune, à proximité du pôle Sud, où l'on trouve des cratères dont le rebord est perpétuellement éclairé - l'endroit idéal pour générer de l'énergie - et dont le fond, plongé dans une obscurité éternelle, recèle de la glace d'eau.
La Nasa voudrait aussi s'établir dans la même région en créant une zone d'exclusion autour de ses installations pour des raisons scientifiques, par le biais des accords Artemis, signés avec ses alliés. La Russie, qui a refusé de les signer, a choisi son camp : elle fera équipe avec la Chine.
